Prix international de la bande dessinée chrétienne à Angoulême - Analyse des albums Manga par le Père Pierre Fournier

Publié le par VA

Le jury de la bande dessinée chrétienne d’Angoulême, réuni à Paris le vendredi 11 décembre 2009, a choisi de primer après trois tours de scrutin deux Mangas : Manga Le Messie et Manga La Métamorphose de Kumai Hidenori et Kozumi Shinozawa. Ce prix a été créé par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, lorsqu’il était délégué général de Chrétiens médias. Il avait à l’époque remis pour la première fois ce prix dans les locaux de la cathédrale d’Angoulême après la messe télévisée sur France 2.
Le Père Pierre Fournier, responsable de la catéchèse et du catéchuménat du diocèse de Gap et d'Embrun, présente son analyse des deux albums Manga qui s’essayent à relater la vie du Christ et l’aventure des Apôtres.

Communiqué de presse du Festival de la Bande Dessinée Chrétienne d'Angoulême :

Prix International Bande dessinée


Analyse des deux albums Manga par le Père Pierre Fournier :

Manga Le Messie
Kumai Hidenori et Kozumi Shinozawa, éd. BLF Europe, 2008, 287 p.

L’intention des auteurs est d’éclairer la question posée dans le sous-titre : « Est-Il venu détruire le monde ou le sauver ? ». Pour cela, dans la Dédicace, ils se donnent pour exigence de « savoir ce qui s’est réellement passé ». Certes, cette expression risque de donner l’illusion du "reportage en direct", vite démentie. Les Evangiles sont, en effet, des documents à visée plus catéchétique qu’historique. Par ailleurs, les Evangiles n’accordent pas tous le même poids ni la même place à des épisodes identiques, et certains sont remaniés. L’ensemble de ce manga, suivant le titre, est centré sur la révélation de Jésus comme Messie. D’où les trois séquences : de la naissance de Jésus à sa manifestation comme Messie lors de la pêche miraculeuse (Lc 5 ; p.102-105), puis, des miracles du Messie en Galilée à la résurrection de Lazare ; enfin, de l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem à sa résurrection et son Ascension. Le texte est basé sur la traduction de la Bible en français fondamental diffusée par l’Alliance biblique universelle.

Fidèle à la tradition des mangas, Jésus Messie est incarné en un personnage jeune, vigoureux, mais parfois austère, voire impassible. Son intériorité est exprimée dans la prière (p. 127 ; le Notre Père, p. 133), mais parfois simplement indiquée, à côté de son visage, par un terme (« sourire » p. 87 ;…). Les apôtres, spécialement Jean, ont le dynamisme de la jeunesse (p. 129, 286-287). Les questions qui se posent portent sur l’utilisation des « quatre évangiles en un seul ». Les auteurs se fondent globalement sur la chronologie de saint Jean : ils placent, par exemple, la scène des marchands chassés du Temple (Jean 2) au début du ministère de Jésus (p. 75-80), mais, avec les synoptiques, ils la reprennent à la Semaine Sainte (p.218). Autre point, l’insistance sur le message moral du Messie Jésus (p.130-135). Au repas du Seigneur le Jeudi Saint, autant la scène du lavement des pieds est développée (p. 233-235), autant l’institution de l’Eucharistie est brève, traitée en deux images seulement (p. 238)… De même, l’épisode eucharistique de la fraction du pain avec les disciples d’Emmaüs est trop elliptique (une seule image, p.271). Le récit s’achève sur l’interpellation : « A toi de décider maintenant » (p280).

A la fin, le livre donne des « outils » utiles : une cartographie de la Terre Sainte, une présentation des personnages (de Joseph à Ponce Pilate) et de groupes (Pharisiens, scribes,..p. 284-285), et un vivant portrait des Douze. Ce Manga le Messie ne manque pas d’intérêt. D’une part, pour les enfants et les jeunes, en lecture continue : une certaine force se dégage des images et de la tonalité des scènes. Par ailleurs, pour se réalerter sur un certain nombre d’aspects de la personne de Jésus, de son message, de ses appels. Un approfondissement en groupe (de jeunes, d’animateurs,..) peut s’élaborer sur cette base.

Manga La Métamorphose
Kumai Hidenori et Kozumi Shinozawa éd. BLF Europe, 2009, 287 p.

Un an après Manga Le Messie sur le Christ dans les Evangiles, des mêmes auteurs, et de même facture, paraît Manga La Métamorphose. Il s’agit de la présentation des « Actes des Apôtres » selon la même inspiration des mangas japonais et selon l’ « adaptation des textes anciens » (les Actes écrits en grec par st Luc).

Les auteurs interpellent le lecteur pour qu’il prenne la mesure du contexte de la diffusion de la Bonne Nouvelle de Jésus le Messie : « Imagine un monde (méditerranéen) profondément troublé. Une nouvelle doctrine se répand comme une épidémie… ». Ce surgissement est irrésistible : « Les autorités (religieuses et politiques) sont incapables d’enrayer sa progression.. ». Nouvelle interpellation envers le lecteur pour l’entraîner à une conversion de vie à la suite des apôtres du Messie : « Et soudain, la vie que tu connaissais disparaît ! ». De fait, comme l’indique le titre, il s’agit d’accueillir une profonde « métamorphose », en soi et dans le monde. D’après le sous-titre, la « fin d’un monde » est advenue avec le Messie crucifié et ressuscité (p. 6 ; 219 ;..). C’est maintenant « l’aube d’une ère nouvelle » qui se manifeste. Pour s’adresser plus facilement aux enfants (dès 9-10 ans ?) et aux adolescents, les auteurs mettent en scène des personnages jeunes, surtout Jean, Marc, Barnabé, Luc, Tite, et, bien sûr, le jeune Paul au début,...

La « métamorphose » ? Ce terme grec est utilisé dans les Evangiles à propos de Jésus lors de sa Transfiguration sur la montagne : il fut « métamorphosé » (Mt 17,2). Ici, l’événement-choc de Pentecôte, avec la plénitude de l’Esprit Saint donnée aux apôtres, est la métamorphose – Source (p. 13-20, 51,…). Voilà une « métamorphose » d’origine divine qui se développe de proche en proche : celle des apôtres passant de la peur à l’audace, celle des juifs et des païens devenant disciples du Christ (l’Ethiopien, Corneille, …), celle de Saul le haineux envers les chrétiens devenant Paul l’évangélisateur infatigable. Et, finalement, la métamorphose s’étend au contexte romain, et même à l’horizon du monde : un « bouleversement mondial » (p. 177). A la fin, quand Paul, prisonnier, arrive vers Rome, la séquence porte le titre : « Espoir au cœur de l’empire » (p. 278) et les dessins montrent une voie ouvrant sur un monde édénique, le monde de la Création nouvelle, transfigurée. En contraste, certains font le cheminement inverse de la métamorphose, car ils se laissent entraîner au mal et au néant : Ananie et Saphire ont triché et meurent (p. 38-42) ; Hérode, dans un excès d’orgueil, s’est laissé acclamer comme un dieu et tombe mort (p.126).

Cette métamorphose progressive est répartie sur deux « chapitres » essentiels : de Pâques au choix de Barnabé et de Paul pour la mission (p. 7-129 = Actes 1,1 – 13,3), puis les Actes de Paul, de sa mission avec Barnabé à son martyre à Rome (p. 131-283 = Actes 13,4 – 28,31). D’utiles pages-encarts présentent quatre Lettres de Paul aux « églises », c’est-à-dire aux « assemblées » nouvelles des croyants : aux Philippiens (p. 176), aux Corinthiens (p. 201), aux Ephésiens (p.219) et aux Romains (p. 224). Parfois, en cours de récit, référence est faite aux épisodes des Evangiles, pour montrer l’accomplissement de la Parole du Messie (p. 75-76 ;…), ou aux Lettres de Paul (p.150 ;..). D’autres utiles documents figurent, avec bonheur, en fin d’ouvrage : une chronologie des événements depuis la crucifixion de Jésus jusqu’à Théodose en 392 (p. 287) et des livres du Nouveau Testament (des Epîtres de Paul à l’Apocalypse), la carte du Bassin méditerranéen avec les missions de Paul (p. 286, et d’autres cartes : p. 105, etc), la présentation des « personnages » (Jésus, Pierre,..et les nouveaux : Etienne, Corneille, Barnabé, Marc, Aquilas et Priscille, Luc,…).

Dans Manga La Métamorphose, le lecteur vérifie qu’il s’agit des « actes » du Messie Jésus réalisés par ses apôtres et ses nouveaux disciples, ainsi que des « actes » de l’Esprit Saint. L’Esprit ne cesse de se manifester : à Pentecôte, et, entre autres, lors du choix des Sept (p. 52), au baptême de l’Ethiopien (p. 78) et du centurion Corneille (p.103), lors du choix de Barnabé et de Paul (p. 129)…ou pour suggérer à Paul de passer vers l’Europe (p. 158 sv.), puis de revenir à Jérusalem pour Pentecôte (p. 202). L’Esprit est particulièrement au travail chez les nouveaux disciples à Ephèse (p.203, 209).

Au fil du récit, des épisodes sont plus développés, notamment les persécutions (d’Etienne martyrisé, p.55-64 ; de l’apôtre Jacques, p. 110-114 ; de Pierre, p.115-120 ; de Paul lapidé, p. 147-148 ;…) ou la conversion du centurion Corneille (p.92-103), et les dissensions entre Paul et Barnabé (p. 153-155),… Le baptême est le sacrement le plus nettement souligné dans ce récit : pour les Juifs pèlerins de Pentecôte (p. 23), l’Ethiopien (p. 78), Corneille et sa maisonnée (p.103), Lydie (p.164), le garde de la prison à Philippes, et sa famille (p. 173), des Thessaloniciens (p.177), des Juifs de Bérée (p.182) et des jeunes gens d’Ephèse (p.209),… Le geste de l’imposition des mains est bien attesté pour les ministères confiés aux Sept serviteurs (p. 52), à Barnabé et Paul (discrètement, p. 129). Par contre, au-delà de ces signes, la dimension sacramentelle des Actes des Apôtres est assez peu présente ici. Parmi les points importants - les signes qui seront appelés sacrements du salut - comme la pratique de l’Eucharistie dans les premières communautés chrétiennes, la « fraction du pain » avec les apôtres, elle est omise là où elle serait attendue (Actes 2,42.46). A propos de Paul célébrant l’eucharistie dans les églises qu’il fonde, une seule allusion dans le texte, mais sans image (p. 228, cf. Actes 20,7.11 ; 27,35). Lors du naufrage près de Malte, l’allusion des Actes au geste de l’Eucharistie (Ac 27,35) ne donne pas lieu à une explicitation dans « Manga ». La présentation de la Première Epître aux Corinthiens (p. 201) ne rappelle pas comment Paul rapporte le récit de l’institution (1 Cor 11).

Par ailleurs, le lecteur se réjouit de divers points d’originalité. Chez les personnages, des traits humains sont soulignés, comme l’affection fraternelle entre André et son frère Pierre emprisonné (p.117) ou racontant sa « compromission » avec le païen Corneille (p.104), ou l’affection fraternelle entre Jean et son frère Jacques quand celui-ci est martyrisé (p. 110, 114). Le lien est bien rappelé entre la nécessaire ouverture aux païens et les paroles de Jésus dans les Evangiles pour justifier le baptême du centurion Corneille (p.105). De façon très belle, « Manga La Métamorphose » fait apparaître le travail spirituel qui s’effectue dans les consciences. Comment Jésus ressuscité a-t-il pu se manifester à Saul le haineux ? C’est que la conscience de Saul est alertée depuis qu’il a été témoin du martyre d’Etienne (p. 62-63, 79,…). La dernière prière d’Etienne en mourant résonne dans le cœur de Saul (p. 81-82 sv.). Philippe, l’un des sept « responsables » (p.51) ouvre sa méditation à l’Esprit Saint (p.77). Corneille, l’officier romain païen, avec sa famille, vit une quête « profondément religieuse » (p. 92-93) et il en vient à désirer la rencontre avec l’apôtre Pierre (p.100 sv.). De son côté, l’apôtre Pierre se tient dans la prière et la méditation de sa mission apostolique (p. 94-97), ce qui le rend ouvert à la requête de Corneille. Le jeune Marc, en descendant dans sa conscience, est capable de ne pas s’enfermer dans ses échecs (p. 136-137), mais de « rebondir » par une maturation intérieure pour un nouvel élan (p155). L’apôtre Paul est souvent en travail de discernement pour orienter son attitude envers ses interlocuteurs Juifs (p. 178, 194, 198, 207,…). Autant de beaux exemples d’épisodes mis en valeur montrant la place de l’intériorité spirituelle, de la prière, de la capacité à se remettre en question. A juste titre, le récit met en parallèle l’aventure spirituelle et missionnaire de Paul dans les Actes et l’aventure de Jésus lui-même, dans les Evangiles, quand il monte à Jérusalem pour sa Passion (p. 233, 239). Les biblistes (Ch. L’Eplatenier,…) ont bien noté que Luc a écrit les Actes sur le même plan que son Evangile.

Manga La Métamorphose inscrit les événements de la diffusion de l’Evangile de Jérusalem à Rome, et même au bout de l’Europe, en Espagne (p. 282) dans une large catéchèse. Une grande vision biblique est donnée à partir de la Création (p. 5). Les premières images évoquent la Création initiale et la puissance de la Parole de Dieu : « Au commencement, la Parole existait ». La Création est renouvelée avec la naissance du Messie, Parole divine (p. 5 : le Prologue de saint Jean). L’Histoire biblique, d’Abraham à Jésus, est bien rappelée à la faveur du discours d’Etienne (p. 56-57). En finale, éclate une joyeuse parole, celle de l’action de grâce de Paul, qui mourra « à 63 ans » : « Une chose que je ferai pour toujours, c’est louer le Seigneur ! » (p. 283).

Au final, par l’heureuse puissance des images et du récit, pour la lecture personnelle ou en travail de groupe, Manga La Métamorphose offre une bonne présentation de l’étonnante diffusion de l’Evangile en Asie Mineure et jusqu’à Rome, au cœur de l’empire romain et de la région méditerranéenne.

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Père Charles Troesch 18/12/2009 17:37


Ce manga est très bien fait. L'ange Gabriel est par contre representé par une image un peu trop "super-héros"à la frontier avec un Marvel.
La scène de la Pentecôte est à mes yeux un peu trop spectaculaire.

Ensuite, l'interet de cette oeuvre est de s'adresser à tout publique. En bas de chaque page, il y a les reférences bibliques. Et c'est super.
Le trombinoscope des personnages est une merveille. Je n'avais encore jamais vu ça dans une bible.
Par contre, l'auteur ne fait pas de cadeau aux pharisiens, ils ont une tête à faire peur.
Belle ouvrage, beau cadeau de Noël, A offrir et à mettre dans toutes les mains.
Bonne lecture !