Journée des communautés éducatives de l'Enseignement catholique au Collège-Lycée Saint-Joseph avec la participation de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri et d'André Blandin

Publié le par VA

La journée des communautés éducatives réunissait l'ensemble des enseignants, des personnels et des responsables d'établissements du diocèse ce vendredi 4 décembre 2009. Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d'Embrun, et M. André Blandin, ancien Secrétaire général adjoint de l'Enseignement catholique, se sont exprimés devant plusieurs centaines de professionnels de l'enseignement catholique.

Vous trouverez ci-dessous, en plus de quelques photos prises au cours de la journée, l'intervention de l'évêque de Gap et d'Embrun ainsi que l'homélie prononcée pendant la messe célébrée à la chapelle du Collège-Lycée Saint-Joseph.



                           Collège-Lycée Saint-Joseph de Gap

                    Enseignants assistants à la conférence...
 
                 ... dans la bibliothèque de Saint-Joseph




JOURNEE DES COMMUNAUTES EDUCATIVES
         DE L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE
                           4 DECEMBRE 2009


INTERVENTION DE MGR JEAN-MICHEL DI FALCO LEANDRI



« Pédagogie et religion » était l’un des trois thèmes qu’il m’a été demandé de traiter. J’ai choisi celui-ci un peu comme un défi car c’est celui que je trouvais le plus embarrassant à traiter. J’ai essayé, c’est vous qui direz si je suis parvenu à lui donner un peu de contenu.

Dans les années quarante, un inspecteur d’école aux Etats-Unis, George H. Reavis, écrivit une fable dédiée aux enfants et aux adultes qui avaient injustement soufferts de tests standardisés, de cursus inappropriés. Voici cette fable en français que vous connaissez peut-être.

« Il était une fois des animaux qui décidèrent qu’il fallait trouver une solution radicale pour faire face aux problèmes d’un monde nouveau. Alors ils organisèrent une école.

D’abord, ils fixèrent un programme ! Il comprenait quatre matières : la course, l’escalade, la nage et le vol. Pour faciliter l’administration de ce programme, la décision fut prise que tous les animaux devaient suivre tous les cours.

Et on se mit au travail…

Le canard était excellent à la nage. Il était même meilleur que son professeur. Mais pour ce qui était du vol, il avait tout juste la moyenne ; quant à la course, alors là, il était franchement médiocre. Il l’était à un tel point qu’on le fit rester après la classe et abandonner la nage, puisqu’il y excellait déjà, pour s’entraîner à la course. Cela dura jusqu’à ce que ses pieds palmés soient tout déchirés, si bien que cela affecta sa nage et qu’il devint très moyen dans cette discipline. Mais dans cette école on acceptait la moyenne, alors personne ne s’en inquiéta, sauf le canard.

Le lapin, lui, était le meilleur coureur de sa classe, mais il fit une dépression nerveuse tant il devait faire d’efforts au cours de natation.

L’écureuil excellait à l’escalade, mais son incapacité à voler le frustrait terriblement. Il faut dire que ses professeurs, au lieu de le faire voler à partir du haut des arbres, le faisait partir d’en bas. De plus, il se fit une entorse en raison du surmenage. Du coup, ses notes passèrent sous la moyenne aussi bien en course qu’en escalade.

L’aigle était un enfant terrible, difficile, le plus indiscipliné de tous. Il fallait sévèrement reprendre. Au cours d’escalade, il battait tous les autres, toujours le premier rendu au sommet des arbres. Mais il s’obstinait à y parvenir à sa façon au lieu de suivre les instructions données par le maître à toute la classe pour y parvenir.

À la fin de l’année scolaire, une anguille anormale pour son espèce, qui nageait exceptionnellement bien, et qui pouvait par ailleurs aussi un tout petit peu courir, grimper et voler, obtint la meilleure moyenne et reçu le prix d’excellence.

Les chiens de prairie qui faisaient l’école buissonnière s’opposèrent au prélèvement de la taxe scolaire parce que l’administration refusait d’ajouter un cours de creusage et d’enfouissement au programme. Ils mirent leurs enfants en apprentissage chez un blaireau et plus tard se joignirent à la marmotte et aux belettes pour fonder une école privée.

Cette fable a-t-elle une morale ? »

Ainsi s’exprimait George H. Reavis pour expliquer à son époque de manière certes caricaturale le rejet de l’école publique chez les parents et leur désir de se tourner vers une école privée qui prenne en compte les besoins, les potentialités, les faiblesses de leurs enfants.

N’en sommes-nous pas un peu au même point aujourd’hui ? Sans pour autant mettre en cause la qualité de l’enseignement donné dans les établissements publics, et même si l’école privée sous contrat doit suivre les programmes officiels, des parents ne désirent-ils pas mettre leurs enfants dans une école catholique parce qu’ils pensent que cet enfant dans sa personnalité sera écouté, que ses besoins spécifiques seront pris en compte, qu’il sera accompagné, que ses dons et ses capacités seront développées, mieux, en tout cas le croient-ils, que dans une autre établissement ?

Pourquoi l’école catholique bénéficie-t-elle d’une telle réputation y compris auprès de ceux qui, le moment venu, n’hésitent pas à critiquer l’Eglise ?  D’où vient cette réputation ? Quelle en est la source ?

Ecoutez alors cette autre histoire. Ou du moins le début de l’histoire. Car je suppose que vous en connaissez la suite.

« Un homme partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l’un il donna une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul, à chacun selon ses capacités. Puis il partit. »

Oui, il s’agit bien de la parabole des talents dans l’évangile selon saint Matthieu (Mt 25). C’est Jésus qui parle pour expliquer que chacun a reçu de Dieu des dons différents, qu’il a été donné à chacun selon ses capacités, et qu’il en sera demandé compte à la fin en fonction des dons reçus.

Cette attention aux dons de chacun auxquels l’école se veut attentive viendrait-elle de l’évangile ?

Ecoutons ce témoignage, l’histoire d’une sainte, docteur de l’Eglise, d’une « femme savante », pas savante à la manière des femmes savantes de Molière, mais savante dans la science de l’amour de Dieu et du prochain. Cette sainte, c’est Thérèse de Lisieux.

« Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas un égal degré de grâces, je m’étonnais en Le voyant prodiguer des faveurs extraordinaires aux Saints qui l’avaient offensé, comme Saint Paul, Saint Augustin et qu’Il forçait pour ainsi dire à recevoir ses grâces.

Ou bien, en lisant la vie de Saints que Notre-Seigneur s’est plu à caresser du berceau à la tombe, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les empêchât de s’élever vers Lui et prévenant ces âmes de telles faveurs qu’elles ne pouvaient ternir l’éclat immaculé de leur robe baptismale, je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre avant d’avoir même entendu prononcer le nom de Dieu...

Jésus a daigné m’instruire de ce mystère.

Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs qu’Il a créées sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du Lys n’enlèvent pas le parfum de la petite violette ou la simplicité ravissante de la pâquerette... J’ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes...

Ainsi en est-il dans le monde des âmes qui est le jardin de Jésus. Il a voulu créer les grands saints qui peuvent être comparés aux Lys et aux roses ; mais il en a créé aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d’être des pâquerettes ou des violettes destinées à réjouir les regards du bon Dieu lorsqu’Il les abaisse à ses pieds.

Pourquoi vous parler de la ferme des animaux ? Pourquoi vous parler de la parabole des talents et vous citer sainte Thérèse ? Parce qu’il me semble que votre devoir d’instituteur, d’institutrice, d’enseignant ou de chef d’établissement est de ne pas confondre « égalité des chances » et égalitarisme. L’État doit assurer une réelle égalité des chances au départ. Certes, mais il y aura forcément une inégalité de résultats à l’arrivée ! Prétendre le contraire est illusoire !

Voilà surtout pour nous aujourd’hui suffisamment d’éléments pour nous demander si nous ne devons pas toujours puiser à la source, à l’expérience que nous faisons du Dieu de Jésus-Christ, pour animer de l’intérieur notre être et notre agir d’éducateur et d’enseignant qui consiste non pas à « normaliser » mais à accompagner chacun pour lui permettre de faire fructifier ses dons pour qu’il soit valorisé là où il réussit le mieux.

Le Christ n’est pas totalitaire. Le chrétien ne peut pas l’être. Le Christ  est pédagogue. Le chrétien doit l’être à l’image de son Dieu. C’est en Jésus-Christ que nous devons prendre exemple, sur sa manière d’être et d’agir. J’ajouterai même que pour l’enseignant qu’il croit ou pas en la divinité du Christ, autrement dit qu’il ait la foi ou pas, le Christ n’en n’est pas moins un exemple de pédagogue et d’éducateur dans son attitude à l’égard de ceux qui l’entourent.

Etre attentif aux dons de chacun et permettre à chacun de les enrichir est une démarche de foi, même si cela n’est pas le privilège des chrétiens.  Il n’y a pas de pédagogie sans foi, foi en ce que l’enfant peut et veut devenir. Cette foi-là est nécessaire sans pour autant faire référence à Dieu. Mais dès lors que se pose la question « Qui suis-je ? D'où viens-je et où vais-je ? Pourquoi la présence du mal ? Qu'y aura-t-il après cette vie ? » (Jean-Paul II, encyclique fides et ratio, 1) il est tout aussi nécessaire pour nous d’y réfléchir et de transmettre cette réflexion, que pour les jeunes de se trouver en présence de personnes ayant suffisamment foi en Dieu et dans les promesses du Christ pour espérer en l’avenir alors que tout peut laisser croire qu’il n’y a plus rien à espérer.

Des crucifix sont peut-être accrochés dans vos salles de classe, en tout cas je l’espère. Si c’est le cas,  ils ne sont pas là comme objets de décoration. Ils ne sont pas là pour que les araignées y fassent leur demeure. Ils ne sont pas là pour se remémorer que nous sommes dans une école catholique. Ils ne sont pas là non plus pour être arborés avec triomphalisme. Ils ont une valeur éducative.

Les accrocher aux murs n’est pas neutre. Les enlever non plus ! S’il appartient bien à l’école catholique de transmettre les valeurs de l’Evangile, il lui appartient bien également de transmettre un Evangile vécu au quotidien. S’il appartient bien à l’école de transmettre le fait religieux, il lui appartient également de montrer que l’attachement à Jésus-Christ n’est pas simplement culturel mais qu’il engage aussi et surtout l’avenir de chaque élève. Aussi appartient-il à l’école catholique de placer la foi au cœur même de la vie scolaire et non en marge du programme scolaire, coincée entre les horaires de la cantine et les précautions d’usage pour la pratique de l’éduction physique et sportive. Etre attentif aux dons de chacun, regarder chaque élève comme une personne unique et singulière, voilà un engagement auquel est appelé chaque responsable de l’enseignement catholique.

Faut-il suivre le manuel proposant des contes de sorcières à l’approche de la Toussaint ? Pourquoi pas ? Si cela permet de n’être pas coupé des préoccupations de ce monde. Mais n’oublions pas aussi l’histoire de nos saints dont la valeur d’exemplarité est toute autre. Faut-il parler du Père Noël ? Pourquoi pas ? Mais aussi montrer que si l’on s’offre des cadeaux à Noël s’est pour nous rappeler le grand cadeau que Dieu nous a fait en nous donnant son fils Jésus. Faut-il faire des citrouilles pour Halloween ? Pourquoi pas ? Si cela ne nous fait pas oublier la fête de la Toussaint ! Savons-nous seulement placer nos priorités à leur véritable niveau ?

Que l’on ne se méprenne pas. Je ne suis pas en train de prôner l’école catholique pour les enfants catholiques. J’ai été directeur de deux écoles durant 16 ans, Je n’ai jamais demandé de certificat de baptême aux enseignants que j’engageais, je leur posais deux questions principales et quelques-unes annexes : Adhérez-vous au projet éducatif de l’établissement ? Avez-vous des allergies face à l’évangile et à un environnement religieux, car je ne voudrais pas que vous souffriez d’urticaire ? Agir autrement serait entrer dans une politique d’uniformisation que je récuse. Chaque personne est unique, chaque histoire est unique. Et comme le disait un jour le Cardinal Ratzinger - Eh oui, l’actuel Benoît XVI - : « Il y a autant de chemins qui mènent à Dieu qu’il y a d’hommes. ».

Chaque personne est unique et universelle, tout comme le crucifix, symbole inégalable et inestimable de la passion et de la résurrection du Christ. A nous d’en faire un signe non pas de division mais de ralliement. Mais si le chrétien vient à l’instrumentaliser, à le brandir comme un étendard, il n’est pas étonnant qu’il soit rejeté, même par l’homme de bonne volonté. « Il n’y a rien à défendre, ni l’Eglise, ni le pape, ni Dieu. Dieu s’offre, Dieu s’expose, nu, sur la croix. Dieu prête le flanc, et la lance du centurion s’enfonce. A la suite du Christ, ses disciples offrent l’Evangile et avancent les mains nues. Vouloir défendre l’Eglise, c’est la transformer en forteresse, au mépris de sa véritable catholicité. Sous couvert de défendre l’Eglise, on se défend soi-même, on défend ses valeurs, on défend un ordre et une morale qui nous distinguent du vulgaire, on défend une culture particulière, au mépris de la vocation universelle qui est le code génétique du catholicisme. » (Pietro de Paoli, Dans la peau d’un évêque).

Devant le crucifix, nous, chrétiens, assumons les concepts de liberté, d’égalité, de fraternité, tout en allant plus loin que la devise républicaine.

Fraternité. Oui, devant la croix, nous sommes tous frères. Frères dans l’abomination. Nous avons tous crucifiés le Christ. Nous sommes tous des bourreaux. Comme le disait le philosophe Fabrice Hadjadj au Laus en mai 2008 après son commentaire de la parabole du débiteur impitoyable : « Il me faut reconnaître que je suis moi-même pécheur, et un pécheur bien pire que celui à qui je pardonne, soit que j’aie péché puis reçu le pardon de Dieu, soit que par sa grâce j’aie été préservé. Mais je sais que sans cette grâce d’en haut je n’aurais pu qu’être un bourreau plus infâme que tous les autres. »

Frères dans la grâce. Le Christ a versé son sang pour la multitude. Dieu veut qu’aucun ne soit perdu.

Egalité. Devant la croix, nous sommes tous égaux. A tous, Dieu nous a tout remis. Non pas peu ou beaucoup, non pas plus à l’un qu’à l’autre, mais bien tout remis et à tous selon les talents propres à chacun. S’il y a une égalité entre nous tous, c’est bien dans le fait que nous devons tout à Jésus. Et Marie dans la grâce prévenante de son Immaculée Conception le sait. Et une pécheresse comme Marie-Madeleine, dans sa grâce du repentir aussi.

Liberté : Devant la croix, nous trouvons notre liberté. Dieu n’a pas fait comme si nos actes n’étaient rien, il les a pris au sérieux. Par les blessures du Christ, nous sommes guéris, dit saint Pierre, non parce que Dieu nous a pardonnés de haut avec condescendance, mais parce qu’il nous a rejoint, s’est mis a notre niveau, a souffert, et qu’il nous invite à le suivre dans son amour inconditionnel.

Par l’approfondissement de l’amour de Dieu à notre égard, par l’exercice du pardon, nous ferons entrer les jeunes dont vous avons la charge dans une relation avec autrui autre que celle d’une relation comptable, autre que celle d’un prêté pour un rendu.

C’est un engagement plein et entier. Un engagement inconditionnel. C’est un engagement gage de promesse pour l’avenir et qui pourra faire démentir ceux qui, comme Max Gallo, voient des analogies telles entre 1789 et 2009 qu’il suffirait de quelques jours pour que la barbarie rejaillisse dans notre pays.

Je disais plus haut que je ne prônais pas l’école catholique pour les catholiques. Vous accueillez dans nos écoles des élèves qui n’ont pas forcément comme parents des piliers d’Eglise, et certains qui viennent même d’autres religions. C’est là votre force mais aussi votre faiblesse car vous avancez en terrain inconnu et vous prenez peur, tel Saint Pierre marchant sur les eaux à la rencontre du Christ. Voyant que le vent était fort et saisi par la crainte, il avait commencé à s’enfoncer. Pierre s’était alors écrié : Seigneur, sauve-moi ! Aussitôt Jésus avait étendu la main et l’avait saisi en disant : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?  Cessons donc d’avoir peur de ce que nous sommes. A vouloir un enseignement aseptisé, on ne répond pas à la demande, on ne facilite pas le développement d’un engagement sain, pacifié et critique de sa propre religion comme de celle des autres. Une laïcité qui ne s’occupe pas de religion, ou qui ne s’en occupe que pour la reléguer dans la sphère privée, ou qui n’a comme réponse qu’un appel à la tolérance, est une laïcité sclérosée.

La tolérance peut être une manière de faire l’autruche, de s’aveugler pour éviter de regarder la vérité en face. La tolérance n’est pas le principe ultime auquel faire appel. Car il y a bien un moment où il faut dire « stop ». Il y a bien un moment où l’intolérable s’exprime.

Par son approche d’une saine laïcité, je dirai d’une laïcité éducative, d’une laïcité prenant en compte la religion dans toutes ses composantes - psychologique, politique, sociétale, privée, publique - l’école catholique pourrait être un lieu d’expérimentation et une force de proposition pour notre société.

L’école devrait être plus audacieuse pour parler de prière, de méditation, de conscience morale par exemple. L’école devrait être plus audacieuse pour montrer que les lois ne sont pas simplement l’expression d’un contrat social.

Si la vie en société n’est plus qu’un simple contrat social, qu’une alliance temporaire et artificielle de libertés individuelles juxtaposées, l’enfant, le jeune, et l’adulte seront livrés à l’arbitraire. Et si toute vérité est relative, pourquoi ce qui paraîtrait bien à mes yeux ne serait pas sacrilège ou folie pour autrui ?

Pour résumer, quelle est finalement la singularité de l’école catholique ? Il ne suffit pas d’avoir des crucifix dans les classes, il ne suffit pas d’avoir une chapelle, il ne suffit pas d’avoir dans le programme des heures de catéchèse. Alors où est la différence ? La réponse est en partie dans ce que j’ai dit précédemment. Porter une attention particulière aux dons de chacun, créer un environnement propice au développement des élèves, en particulier de ceux qui sont en difficulté. Donner à Dieu une chance dans la vie de chacun des enfants et des jeunes, ouvrir des chemins pour permettre la rencontre entre ceux qui vous sont confiés et le Christ. La vocation est le cœur de la vocation de l’enseignement catholique. Faire la démonstration que la laïcité et l’éducation ne passe pas par la négation de ce qui fait l’identité de chaque individu mais par la reconnaissance de ce qu’il est pour apprendre à vivre ensemble. C’est à l’école que cela doit s’apprendre et non pas lorsqu’on l’a quittée.

On m’avait demandé d’intervenir ce matin au choix entre « s’engager dans l’enseignement catholique », « pédagogie chrétienne », et « pédagogie et religion ». Je pense les avoir tous croisés sur la route par un biais ou un autre au cours cette réflexion, à vous de me le dire.

                                                                                                          + Jean-Michel di FALCO LEANDRI
                                                                                                              Evêque de GAP et d’EMBRUN
 



HOMELIE DE MGR JEAN-MICHEL DI FALCO LEANDRI



L’évangile d’aujourd’hui nous présente Marie, une adolescente, quatorze ans, seize ans peut-être, certainement plus mature que les adolescentes de vos classes, mais une toute jeune fille quand même, à l’aurore de sa vie d’adulte, avec tout l’avenir devant elle.

Aux enseignants, membres des équipes éducatives, parents que vous êtes, je voudrais m’attarder aujourd’hui sur la qualité de l’approche pédagogique de Gabriel, sur la manière dont il amène Marie à acquiescer en toute liberté au projet de Dieu sur elle.

Souvent, nous ne retenons de ce récit évangélique que le oui de Marie. Nous sommes dans une culture du résultat, et nous allons tout droit au résultat sans nous attarder au parcours menant au oui ! Or le oui n’arrive qu’à la toute dernière fin du récit !

Ne faudrait-il pas s’attarder un peu sur le dialogue qui s’échange entre l’ange et Marie pour arriver au oui ? Comment l’ange s’y prend-il ? Que se passe-t-il dans la tête et le cœur de Marie ?

Reprenons donc le récit étape par étape.

« L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu. » Gabriel vient de la part de Dieu. Il est mandaté. Il ne vient pas de lui-même. Il ne parle pas en son nom. Il ne vient pas pour mener à lui-même. Il vient de Dieu pour présenter un projet de vie qui est non pas imposé mais proposé. C’est un projet de vie, un projet pour l’humanité entière, aussi le oui est-il désiré et tout est-il fait pour qu’il soit prononcé, mais jamais il ne sera fait violence à la liberté de Marie. Ce oui doit être libre et entier, sans réserve. Dieu ne contraint pas. Nos élèves ne sont pas nos élèves, nos enfants ne sont pas nos enfants, nous sommes à leur service. Et même l’autorité que nous exerçons sur eux doit être vécue comme un service.

« Le nom de la jeune fille était Marie. » Cette toute jeune fille n’est pas n’importe quoi, n’est pas n’importe qui. Elle n’est pas un numéro. Elle porte un nom et ce nom n’a pas été tiré au sort par Dieu. Dieu a un projet. Dieu lui ménage un avenir. Elle est unique et doit être considérée comme telle. Elle n’est pas malléable et corvéable à merci.

« Je te salue, Comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » Gabriel approche Marie avec délicatesse et en la valorisant. Mais la dignité dont elle est revêtue, elle ne la tient pas d’elle-même, mais de Dieu par les dons dont il l’a comblée. Il en est de même pour nous. Tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, nous l’avons reçu. S’il y a bien une dignité humaine en tout homme du seul fait qu’il est homme, cette dignité renvoie ultimement à Dieu qui le dote de cette dignité.

« Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » Marie est bouleversée.  Quelque chose dans les paroles si valorisantes de l’ange l’a saisie et retournée. Marie n’a rien exprimé verbalement, mais l’ange l’a senti, l’ange était à son écoute. L’ange manifeste cette écoute et cette attention par son « sois sans crainte ». Vous-mêmes, tout en donnant cours à vos vingt-quatre ou trente élèves, vous pouvez être à l’écoute des bouleversements intérieurs qui se vivent chez vos élèves sans qu’ils n’en disent rien.

L’ange qualifie le bouleversement intérieur de Marie de « crainte ». Cette crainte n’est pas à entendre comme celle de l’enfant terrorisé pris en faute. Elle est crainte révérencieuse devant ce qui est plus grand que soi et qui élève. Elle est semblable à celle de l’élève entrant en conversation avec un maître qu’il admire et qui le félicite.

« Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » L’ange sécurise. Sécuriser avant toute chose. Surtout lorsque ce que l’on doit présenter dépasse l’entendement de l’élève. Le projet que Gabriel doit présenter dépasse l’entendement de Marie. Il sécurise donc puis entre dans la phase pédagogique des explications.

« Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. »

Il est intéressant de voir que Gabriel ne dit pas tout, ne dit pas n’importe quoi, ne dit pas n’importe comment.

Gabriel présente les aspects positifs, il élude le douloureux. Il présente le résultat final, il élude le chemin. En ne présentant que le positif et le glorieux, il sécurise encore. En présentant le résultat final, il donne sens à l’inattendu.

La demande faite à Marie est inattendue, mais elle n’est pas absurde. L’éducateur ou l’enseignant qui ne donne pas sens à ce qu’il dit et à ce qu’il fait, à ce qu’il propose et à ce qu’il demande, qui ne permet pas aux jeunes d’avoir la moindre idée de ce à quoi peut bien servir ce qu’il transmet, cet enseignant empêche le jeune d’acquiescer à l’avenir, de se projeter dans l’avenir.

Gabriel propose un avenir glorieux. C’est bien plus tard que Marie entrapercevra la part de croix que cela suppose.

Gabriel aurait-il menti à ne pas lui brosser un tableau complet de ce qu’elle allait traverser comme épreuve ? Non, car l’atmosphère sécurisante des débuts est nécessaire pour qu’ayant grandi en maturité on puisse ultérieurement garder le cap dans les tempêtes. Marie pourra s’appuyer sur l’impossible dont Dieu a fait preuve lors de la conception de Jésus pour tenir et croire plus tard en l’impossible lors de l’engendrement de la croix.

Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ? »

Le cœur de Marie est ouvert. La porte aux questions est ouverte. Et la question qui jaillit n’est pas un « pourquoi ? » La question qui jaillit n’est pas liée à une confrontation à l’absurde de la vie : « Pourquoi ? Mais pourquoi donc ? » La question qui jaillit est liée au comment, car le sens de la vie a été donné au préalable. « Comment cela va-t-il se faire ? »

Et l’ange de répondre, « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu. »

L’ange sécurise encore : « Tu ne seras pas seule. Tu seras accompagnée. »Et d’ajouter « Et voici qu’Élisabeth, ta cousine, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait : ‘la femme stérile’. » Encore de la part de l’ange une parole pédagogique. Il présente un exemple. « C’est arrivé à ta cousine. Pourquoi cela ne serait-il pas possible pour toi ? » Elisabeth n’est pas donnée en exemple pour favoriser l’émulation ou la compétition entre les deux cousines : « Elle y est arrivée, tu dois et tu peux y arriver. » Elle apparaît comme illustration vivante, en chair et en os, de ce que Dieu peut réaliser de grand en nous. « Car rien n’est impossible à Dieu. »

Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole. »

C’est le oui de Marie, l’acquiescement à ce qui doit être, le oui libre et responsable.

Dieu a couru le risque de la confiance et cette confiance est payée de retour.

Marie a dit oui à l’impossible. Mais tout a été mis en œuvre pour que ses rêves les plus fous puissent passer du rêve à la réalité.

L’ange l’a saluée comme on se dit bonjour le matin quand on se rencontre. L’ange ne la pas traitée de tous les noms mais l’a appelée par son nom. L’ange ne lui a pas dit « t’es nulle » mais  « tu es comblée de grâce ». L’ange lui a ouvert un avenir grandiose et inimaginable. L’ange lui a rendu l’impossible possible. Marie aurait pu dire non, mais comment ne pas être porté à dire oui dans de telles conditions !

L’évangile ne parle pas de la joie de l’ange au oui de Marie. Je me l’imagine, cette joie, tout intérieure, comme nous-mêmes lorsqu’un enfant acquiesce à un changement d’orientation, lorsqu’un jeune découvre ce pour quoi il est fait, lorsqu’un jeune adulte s’engage dans la vie professionnelle, dans le mariage, dans la vie religieuse, dans le sacerdoce avec joie et confiance dans l’avenir.

« Alors l’ange la quitta. » Sa mission est terminée. L’ange s’efface, tout comme nous nous effaçons lorsque les élèves pour qui nous n’avons été que des messagers passent dans la classe supérieure ou prennent définitivement leur envol.

                                                                                                           + Jean-Michel di FALCO LEANDRI
                                                                                                              Evêque de GAP et d’EMBRUN
 

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