Journée académique à Aix-en-Provence : "La liberté au service de l'Education"

Publié le par VA

Le cinquantième anniversaire de la loi Debré et le vingt-cinquième anniversaire de la loi Rocard invitent l'enseignement catholique, au cours de l'année scolaire 2009-2010, à analyser ses pratiques et penser son avenir. A la suite de la journée des communautés éducatives qui a eu lieu dans les établissements le 4 décembre dernier, un rendez-vous académique s'est déroulé ce 6 janvier 2010 au Centre des Congrès d'Aix-en-Provence.
Vous trouverez ci-dessous l'intervention de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri et les photos rendant compte de la journée.

Comité Académique de l’Enseignement catholique

d’Aix Marseille

Mercredi 6 janvier 2010

Centre des Congrès-Aix en Provence

1959-2009 50 ans de loi Debré

1974-2009 25 ans de loi Rocard

 

La liberté au service de l’Education.

Plusieurs manières de comprendre ce thème sont possibles. La liberté de l’enseignant au service de l’éducation de l’élève. On parlera alors par exemple de liberté pédagogique. La liberté des parents au service de l’éducation de leurs enfants. On parlera alors par exemple de la possibilité pour les parents de choisir leur école. La liberté de l’enfant au service de sa propre éducation. On pourra parler alors du degré de liberté à laisser à l’enfant pour qu’il fasse l’expérience par lui-même des conséquences heureuses ou malheureuses, pour lui-même ou pour les autres, de ses choix.

C’est dans cette direction que je désirerais aller aujourd’hui.

« Ex-ducere ». Conduire hors de. La finalité de l’éducation consiste à conduire hors de, à conduire au large, à accueillir dans la cité des personnes autonomes, des hommes et des femmes libres et responsables, qui choisissent la vie plutôt que de la subir.

Cette capacité à penser par soi-même et à agir de manière autonome, cette capacité à ne pas se laisser emporter par les courants idéologiques, est le souci de tout vrai éducateur. Il a été le souci éducatif aussi bien des hussards de la République que des curés. Mais si les heurts entre eux ont été si forts et nombreux ces deux derniers siècles, c’est que les uns considéraient comme une prison ce que les autres prenaient pour un espace de liberté. Les uns se plaignaient du pouvoir de l’Eglise sur les consciences, les autres du pouvoir de l’Etat sur ces mêmes consciences. Pour quelqu’un comme Paul Claudel, sa conversion au catholicisme a été une libération de ce qu’il appelait « le bagne matérialiste du scientisme de l’époque ». Pour quelqu’un comme Ernest Renan, sa sortie du catholicisme a été une libération de ce qu’il appelait : « cet inextricable filet où Dieu m’a enlacé durant le sommeil de ma raison et de ma liberté. » (Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1893)

Où en est-on maintenant ?

Certains cherchent encore leur liberté dans la foi. Mais beaucoup la cherchent hors de la foi. La place de Dieu et de l’Eglise a diminué comme peau de chagrin. Dieu est devenu de plus en plus absent dans la pensée et dans la vie des hommes. On a commencé à s’en affranchir en pensant et en agissant comme si Dieu n’existait pas, « etsi Deus non daretur » pour reprendre la formule d’Hugo de Grotius à la fin du XVIe siècle. Et puis, avec le temps, on est passé du « comme si » à l’affirmation pure et simple de son inexistence.

L’Etat n’est guère mieux loti. On assiste à un recul de l’Etat tutélaire, de l’Etat providence prenant en charge l’individu de la naissance à la mort. L’autorité de l’Etat est refusée, contestée, dès lors qu’elle contrevient à l’intérêt personnel. Les exemples sont multiples. On peut citer par exemple la manière dont on légifère, où les lois sont le fruit d’un compromis entre divers intérêts au lieu d’être l’expression du bien commun. On peut citer par exemple la difficulté croissante des victimes à reconnaître dans les décisions de justice les concernant de justes décisions. D’où ce paradoxe qu’on en appelle de plus en plus à la Justice, tout en lui faisant de moins en moins confiance pour arbitrer !

Dieu prend le risque de la liberté : dans la crèche comme sur la croix, la révélation qu’il fait de lui-même est humble et en cela même elle n’est pas contraignante. L’Evangile nous montre Dieu  nous laissant aller, comme le fils cadet, dilapider l’héritage si nous le voulons. Dieu ne contraint en rien.

L’Eglise prend elle aussi le risque de la liberté : elle affirme qu’il ne peut y avoir d’acte de foi véritable que libre et conscient. Vatican II l’a solennellement dit dans sa déclaration sur la liberté religieuse en se référant à différents Pères de l’Eglise, papes et conciles, tout en faisant son mea culpa des pratiques contraires à l’esprit évangélique au cours de l’histoire.

L’Etat aussi a pris le risque de la liberté par la liberté d’expression, la liberté religieuse, la liberté de vivre sa vie pour autant que l’ordre public n’est pas troublé.

Et finalement tout le monde se retrouve logé à la même enseigne : cette liberté accordée se retourne contre ceux-là même qui l’accordent ! Dieu est oublié, l’Eglise vilipendée, l’Etat contesté. Au lieu d’être bien là où est Dieu, l’Eglise, la nation, on fait de là où on est bien son Dieu, son Eglise, sa nation.

Comment s’en sortir ? Par une éducation à une vraie liberté. Car avoir plus de libertés, ce n’est pas nécessairement être plus libre. Une liberté totale donnée trop tôt est source d’angoisse et d’enfermement. Trois points que je voudrais développer ici touchant à cette éducation à la liberté, à cette conduite accompagnée vers la liberté :

1/ Une liberté progressivement donnée.
2/ Une liberté orientée.
3/ Le maintien constant de la confiance.

Prenez tout simplement le cas d’un enfant qui apprend à nager.

1/ Lâchez-le trop tôt tout seul. Il va couler. Voilà pour une liberté progressivement donnée.
2/ Le maître nageur sait où conduire son élève et comment l’y conduire. Voilà pour la liberté orientée.
3/ L’élève a confiance en son maître-nageur. Il ne se jette à l’eau que s’il sent le maître-nageur à ses côtés, le long de la piscine, prêt à intervenir. Voilà pour le maintien constant du lien de la confiance.

L’une ou l’autre de ces conditions vient-elle à manquer, jamais l’élève ne saura nager, jamais il ne sera autonome, jamais il ne sera libre.

1/ Une liberté progressivement donnée.

A mon sens, l’acte plein, vrai et entier de liberté est rare dans la vie. Cette liberté on peut la voir se manifester à l’occasion d’un mariage, d’une ordination, d’une profession religieuse, d’un baptême à l’âge adulte. On peut la voir aussi se manifester dans la maladie ou la mort, par l’acquiescement à l’inéluctable. Ces moments de vrais libertés sont rares, mais n’apparaissent que suite à des travaux longs et fastidieux. Combien de ces mêmes mouvements des bras et des jambes sans cesse répétés pour enfin savoir nager !

2/ Une liberté orientée.

Il n’y a pas de liberté sans règles. Le psychanalyste Tony Anatrella faisait part chez les jeunes de psychologies plus en surface qu’avant, plus morcelées, sans maîtrise du réel, ayant recours au slogan plutôt qu’à l’argument. Il en attribue la cause en partie aux programmes scolaires qui présentent à l’élève une vision morcelée de la réalité.

Pour y remédier, il insiste sur l’apprentissage des règles de la grammaire comme lieu d’apprentissage du sens de la loi.

Pour moi lorsque j’étais enfant, rien n’était plus rébarbatif que les cours de grammaire. Et pourtant rien n’est plus important pour la structuration de la pensée. Vous ne pouvez être créatif qu’à partir du moment où vous avez intégré la structure de la langue. Elle permet de se rendre intelligible aux autres, d’être compris. Sans mots, l’esprit n’a pas de prise sur les choses. Sans grammaire, la pensée ne peut pas se déployer.

Est vraiment maître celui qui sait où il va, qui connaît aussi bien le but que les moyens de l’atteindre en fonction de là où ses élèves en sont.

Est vraiment maître celui qui fait sortir du chaos, celui qui formule ce que vous portiez en vous mais que vous ne saviez pas formuler, et qui ce faisant vous emporte dans une émotion profonde qui vous fait vous émerveiller de la beauté de la vérité exposée.

Est vraiment maître celui qui permet à votre esprit de saisir l’un derrière le multiple.

Est vraiment maître celui qui est serviteur, tourné vers quelque chose – la matière qu’il enseigne – et quelqu’un – l’élève –, autres que lui-même. En ce qui touche à la matière, il ne décide pas de ce qui est vrai, il obéit au réel. En ce qui touche à l’élève, il ne lui fait porter l’effort que là où il doit être porté ; tout le reste, il le prend à sa charge.

En ces temps où l’homme n’a plus confiance en la raison, l’Eglise, elle, entend lui faire confiance. L’Eglise a foi dans la capacité de l’homme à scruter le réel et à en trouver la logique interne, dans sa capacité à entendre et rendre compte des choses telles qu’elles sont.

Je parlais de « grammaire », c’est le mot que le pape Jean-Paul II a utilisé en 1995 à l’ONU en parlant de la loi morale universelle inscrite dans le cœur de l’homme. Benoît XVI a repris ce terme, toujours pour parler du Verbe, du Verbe de Dieu, qui donne sens au monde, qui rend ce monde intelligible.

A des jeunes par exemple, en 2006, Benoît XVI disait : « Il n’existe que deux options. Ou l’on reconnaît la priorité de la raison, de la Raison créatrice qui est à l’origine de tout et est le principe de tout - la priorité de la raison est également la priorité de la liberté - ou l’on soutient la priorité de l’irrationnel, selon laquelle tout ce qui fonctionne sur notre terre ou dans notre vie ne serait qu’occasionnel, marginal, un produit irrationnel - la raison serait un produit de l’irrationalité. On ne peut pas en ultime analyse ‘prouver’ l’un ou l’autre projet, mais la grande option du Christianisme est l’option pour la rationalité et pour la priorité de la raison. Cela me semble une excellente option, qui nous montre que derrière tout se trouve une grande intelligence, à laquelle nous pouvons nous fier. »

3/ « Une intelligence à laquelle nous pouvons nous fier. » Cela m’amène tout naturellement à mon troisième point, à la question de la confiance. La confiance en Dieu passe par la confiance en l’avenir, la confiance en l’avenir passe par la confiance en soi, la confiance en soi passe par la confiance qu’on nous accorde.

Regardez un tout jeune enfant. Il prend comme un malin plaisir à dresser des obstacles devant lui pour les surmonter. Tout en étant présent à ses côtés faites-lui confiance. Ne l’empêchez pas. Il apprend à surmonter les obstacles de la vie. En les surmontant, il gagne en confiance. En les surmontant, il devient libre par rapport à eux. Mais une chose est d’être libre, une autre d’éprouver cette liberté. Par la médiation de l’obstacle, il éprouve l’ivresse de la liberté. Par la médiation de l’obstacle, il acquiert l’aptitude à garder le cap dans l’adversité.

En conclusion :

La liberté au service de l’Education. La liberté accordée peut se retourner contre celui qui l’accorde, certes, comme nous l’avons vu au début. Mais sans le risque de la liberté il n’y aurait pas de liberté. Sans le risque d’une éducation à la vraie liberté il n’y aurait pas d’hommes libres.

L’homme libre, tel est le sous-titre que Jean Anouilh donna à son Thomas More que le dramaturge décida de publier peu avant sa mort. Il y présentait un Thomas More soucieux de former sa conscience, soucieux de la suivre quoi qu’il en coutât, libre par rapport à la servilité ambiante, libre par rapport à ses propres peurs. « C’est merveilleux d’être arrivé dans cette clairière inondée de lumière, au bout de sa peur... On est un homme libre. » fait dire Jean Anouilh à Thomas More alors que ce dernier va être conduit au billot. Etre ainsi libres de la liberté des enfants de Dieu, c’est ce que nous désirons pour nous-mêmes et pour nos enfants. C’est ce à quoi l’enseignement catholique éduque par une liberté progressivement donnée, par une liberté orientée, par le maintien constant de la confiance.

Rien n’est plus libérateur que de s’entendre dire : « Avance au large ». Mais comme une telle injonction peut être source d’angoisse aussi, rien n’est plus libérateur pour se jeter à l’eau que de s’entendre dire dans le même temps « Ne t’inquiète pas, je serai avec toi. »

« Allez » d’une part, et « Je serai avec vous » d’autre part, c’est ce qu’a dit et fait Jésus par l’envoi de l’Esprit Saint alors qu’il se retirait de toute présence sensible aux siens le jour de son Ascension. Du coup on peut se poser la question : et si par hasard, par sa manière d’être à la fois présent et absent, il n’y avait de meilleur pédagogue, de meilleur éducateur, de meilleur maître-nageur, que Dieu lui-même ?

                                                                                                              + Jean-Michel di FALCO LEANDRI
                                                                                                                 Evêque de GAP et d’EMBRUN


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     Mgr Jean-Michel di Falco au cours de son intervention.








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De gauche à droite, Gilles du Retail, directeur de l'information
de l'enseignement catholique, M. Jean-Claude Gaudin,
Sénateur-Maire de Marseille, M. Richard Mallié, député des
Bouches-du-Rhône, Mme Jeanine Ecochard, vice-présidente du
conseil général des Bouches-du-Rhône, M. Jean-Paul de
Gaudemar, Recteur d'Aix-Marseille, Mme Marthe Valaver,
ancienne présidente de la FFNEAP, Mgr Jean-Michel di Falco
Léandri.
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Intervention d'Eric de Labarre, Secrétaire Général de
l'enseignement catholique.
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       M. Jean-Claude Gaudin, Sénateur-Maire de Marseille.



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Publié dans Actualité

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