Intervention de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri aux Journées d'Etudes François de Sales à Annecy

Publié le par VA

La Fédération française de la presse catholique, présidée par Bernard Bienvenu, président du Groupe Hebdomadaires Catholiques Régionaux, a organisé à Annecy les 13e Journées d'Etudes François de Sales, jeudi 21 et vendredi 22 janvier 2010. Une occasion unique de rassembler les professionnels des médias sur le thème : Médias, opinions publiques et Eglise, que retenir de la dernière "crise catholique" ? Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, en tant que président du Conseil pour la Communication de la Conférence des Evêques de France et de la Commission des Evêques d'Europe pour les Médias, était invité à intervenir sur le thème : "Les journalistes font-ils ou suivent-ils les opinions publiques ?" 

Vous trouverez ci-dessous les photos rendant compte de l'événement et l'homélie prononcée au cours de la messe présidée par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri :


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          La vieille ville d'Annecy le soir, appelée aussi la Venise des Alpes...
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                 Chorale des jeunes de Sévrier (Savoie) au cours de la messe
 
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 Messe présidée par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri en présence des participants
aux journées

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Projection du diaporama sur la vie de saint François de Sales dans la salle de
conférence de l'hôtel Atria

Intervention Mgr JM Di Falcovendredi 015

Photos : Jacques Carton.


Voici l'homélie prononcée à partir des textes du jour par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri au cours de la messe célébrée jeudi 21 janvier en l'église saint François de Sales :

Il y a quatre-cents ans, Jeanne de Chantal quittait Dijon pour se rendre en cette ville d’Annecy auprès de François de Sales et y fonder la Visitation. Dans un des entretiens que l’évêque tint un jour aux religieuses, il dit la chose suivante : « En mes sermons, je touche toujours quelque particulier en la répréhension que je fais des vices, sans pourtant que j’aie nul dessein de le faire. » Peut-être en sera-t-il de même aujourd’hui. Peut-être l’un ou l’autre d’entre vous se reconnaîtra-t-il dans ce que je vais dire sans que j’ai eu l’intention de viser ou de blesser quiconque. Mais si cela permet un mieux-être et un mieux-agir, j’en serais fort heureux !

Permettez-moi de commencer par un petit exercice pratique sur l’amplification et la déformation des faits par la rumeur publique telle que nous l’avons entendue dans la première lecture.

Combien de Philistins ont-ils été tués par David lui-même ? Des dizaines de milliers ? Eh bien non, un seul : Goliath. Les autres l’ont été par les Israélites lancés à la poursuite des Philistins pris de panique.

« Saül a tué ses milliers, et David, ses dizaines de milliers » chantent les femmes de toutes les villes d’Israël ! Bel exemple de l’amplification et de la déformation des faits par la rumeur publique ! Il n’y a aucune raison d’attribuer plus de mort à David qu’à Saül au cours de cette bataille, et encore moins si l’on intègre toutes les batailles que Saül a mené avant, contre les Ammonites, les Amalécites, et les Philistins eux-mêmes.

On parle souvent des dérives des médias au point que vous avez sans doute dû vous blinder. Eh bien dans ce récit, sans aucun média, par la vertu du seul bouche à oreille, l’emballement a bien eu lieu. Un tel emballement n’est pas sans risques et le récit nous en présente un, celui d’une décision précipitée de Saül au détriment de l’innocent David.

Le récit nous présente en même temps l’antidote en la personne de Jonathan. Celui-ci a de nombreuses fois montré son indépendance par rapport à son père, donc par rapport au roi et au pouvoir. Son action est exemplaire. Lorsqu’il vient auprès de Saül, il rapporte les faits tels qu’ils se sont déroulés : David n’a tué que Goliath. Tout en rapportant les faits, il les met en perspective, il en donne une interprétation, mais exclusivement à partir des faits. « Que le roi ne commette pas de crime contre son serviteur David, car lui n’a commis aucun crime contre toi. Au contraire, il t’a rendu un grand service. Il a risqué sa vie, il a tué Goliath le Philistin, et le Seigneur a donné une grande victoire à tout Israël. » Jonathan a suffisamment d’empathie pour David pour intervenir, suffisamment de conscience pour ne pas trahir les faits, il connaît suffisamment son interlocuteur, son public, en l’occurrence son père, pour savoir comment lui présenter ces faits. Son intervention a été créatrice de libertés.

Une amie journaliste disait il y a plusieurs années déjà que certains journalistes, sous la pression de l’urgence face à certains événements, laissaient de plus en plus souvent de côté la phase préparatoire de leur travail et qu’ils avaient de plus en plus tendance à reproduire le contenu des dossiers de presse. Dans notre société du politiquement correct et de la pensée unique, n’y aurait-il donc pas place pour un journalisme créateur d’un espace de liberté ? On attend d’un porte-parole du gouvernement, du parlement, de l’épiscopat, qu’il se fasse l’écho de l’institution. Mais est-ce le rôle d’un quotidien, d’un magazine, d’une radio, d’une télé, d’une rédaction, d’un journaliste, de servir, par sa manière de présenter les faits, par ses commentaires, de servir de coefficient multiplicateur d’une parole officielle et convenue ?

Affaire Grégory, affaire d’Outreau, affaire Clearstream. Qui donne le la ? Qui est le meneur, qui est le suiveur ? Difficile de le dire. Difficile de déterminer les responsabilités. Mais il est sûr qu’aucune de ces affaires ne s’est terminée en point d’orgue mais bien plutôt en grand couac médiatico-judiciaire.

Il est une autre affaire qui s’est terminée de même, je veux parler de l’affaire Jésus. Jésus entre à Jérusalem au chant des hosannas, porté par l’opinion publique, et quelques jours plus tard, tout le monde le lâche alors même que Pilate propose à la foule un moyen de l’épargner. Un lâchage et un lynchage en règle, tout cela parce que Jésus n’a plus correspondu aux attentes.

L’évangile de ce jour nous prépare à ce qui va arriver à Pâques. Pour l’instant, c’est le succès. La renommée de Jésus s’étend. On vient le voir de la Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon. On vient de partout se faire guérir par lui. Il semble accepter que la nouvelle de ses pouvoirs thaumaturges se propage. Mais il y a une information qu’il tient à placer sous embargo, c’est celle de son identité.

« Lorsque les esprits mauvais voyaient Jésus, ils se prosternaient devant lui et criaient : ‟Tu es le Fils de Dieu !ˮ Mais il leur défendait vivement de le faire connaître. » Cette interdiction faite par Jésus de révéler à quiconque son identité est une des caractéristiques de l’évangile de Marc. Les exégètes lui donnent le nom de « secret messianique ». Ce secret n’est pas un secret ésotérique, un secret qui ne serait réservé qu’à quelques privilégiés, qu’à quelques initiés. Ce secret est fait pour être révélé. Mais il ne le sera que sur la croix, lorsque plus personne ne pourra compter sur un Messie tout-puissant. « Vraiment cet homme était le Fils de Dieu » (Mc 15, 38) fera dire Marc au centurion présent au pied de la croix. L’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur. Le centurion n’aura vu de ses yeux qu’un pauvre homme agonisant dans d’atroces souffrances. Mais son cœur aura vu plus loin. A la manière dont Jésus s’est comporté devant sa propre mort il aura vu la vraie identité de Jésus. Son cœur en aura été retourné.

Jésus, par la manière dont il se révèle à nous, nous rappelle qu’un secret ne peut être traité comme une simple information. Les démons dans l’Evangile de Marc en usent ainsi. Excellents investigateurs, ils sont arrivés à déduire qui était vraiment Jésus. Cette information, ils la sèment à tous vents, indifférents de ce qu’il en adviendra. Sûrement même sont-ils trop heureux qu’elle se retourne contre Jésus. L’information n’est pas malléable à merci. Elle est à traiter avec précaution et respect. L’homme de confiance, le journaliste en ce qui nous concerne aujourd’hui, voit l’information comme un bien qui lui est confié, dont il est le dépositaire et le gestionnaire, et non pas le propriétaire. Il sait voir derrière l’information trouvée ou l’information confiée, un visage, des personnes, une réputation, une histoire. Ce n’est pas tout d’être dans la vérité, d’être dans le vrai, d’avoir raison ! Encore faut-il faire preuve de délicatesse, de prudence, de jugement, seuls moyens de sentir ce qu’il faut taire et ce qu’il faut dire, à qui le taire et à qui le dire.

Un secret se confie. Jésus n’a pas pour objectif de nous cacher quelque chose de ce qu’il est mais de nous le confier. Un secret appelle la confidence. Il se révèle pleinement dans la confiance et l’ouverture du cœur. Encore aujourd’hui, le mystère de Jésus, de ce qu’il est, de ce qu’il nous appelle à être, est perçu par les uns, demeure opaque pour les autres. Même pour nous, croyants, il nous est progressivement dévoilé au cours de notre vie de foi. On ne comprend Jésus que peu à peu. Il suffit de regarder Saint François de Sales. Il a d’abord voulu vaincre ses adversaires pour ensuite simplement chercher à les convaincre. S’il a ainsi évolué dans son comportement, dans ses paroles, c’est que son cœur avait changé. De colérique de tempérament, il est devenu doux à force de fréquenter l’évangile, de s’en imprégner, de le mettre en pratique. Homme de controverse, il est devenu homme de dialogue et de réconciliation. « Tout par amour, rien par force » était une de ses devises, une de ses lignes de conduite. Le journaliste est un homme de confiance, qui sait susciter la confidence et qui sait la respecter.

Le sociologue Max Weber a introduit une distinction devenue classique entre éthique de la responsabilité et éthique de la conviction. Sans vouloir dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction, il montrait cependant qu’il y avait abîme entre celui qui dit « je fais mon devoir et pour ce qui est des conséquences, je m’en remets à Dieu » et celui qui dit « je dois répondre des conséquences prévisibles de mes actes ».

Le journaliste chrétien ne serait-il pas celui qui lie les deux éthiques en disant « je fais mon devoir, ce devoir incluant celui de répondre des conséquences prévisibles de mes actes, et pour le reste je m’en remets à Dieu » ? C’est en tout cas ainsi que Jésus a agi pour que nous marchions sur ses traces.


                                                                                                             + Jean-Michel di FALCO LEANDRI
                                                                                                                 Evêque de Gap et d'Embrun



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