Assises de la Communication 2009 à Paris réunissant les délégués épiscopaux et diocésains de la communication

Publié le par VA

Les Assises de la Communication ont réuni à Paris, à la Conférence des évêques de France, 70 délégués épiscopaux et responsables diocésains de la communication. Pendant deux jours, du mercredi 14 au jeudi 15 octobre, les participants aux Assises ont travaillé sur le thème : "Plus de toile ? Plus de com. ? Les technologies favorisent-elles une meilleure communication ?" Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d'Embrun, y participait au titre de Président du Conseil pour la Communication. Retour sur un événement destiné à situer la communication comme médiation au service de l'annonce de la Bonne nouvelle.


   Siège de la Conférence des évêques, pendant les Assises 
 
         Les délégués épiscopaux et responsables diocésains de la communication 

                                                                       Photo de groupe

                   Au cours des Assises...
 
...Intervention des délégués dans l'hémicycle du siège de la Conférence des évêques


Intervention de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri le mercredi 14 octobre sur le thème : « La communication d’Eglise : articulation et interactions réciproques entre les moyens et les finalités. Quels enjeux, quelle cohérence, quelles vigilances, quel témoignage ? »

« Plus de toile ? Plus de com ? Les technologies favorisent-elles une meilleure communication ? » Tel est le thème de ces Assises. « La communication d’Eglise : articulation et interactions réciproques entre les moyens et les finalités. Quels enjeux, quelle cohérence, quelles vigilances, quel témoignage ? » Tel est le thème que l’on m’a demandé de traiter.

L’enjeu, la cohérence, la vigilance, le témoignage, on a pu les toucher du doigt lors des premiers mois de l’année 2009 où trois « affaires » touchant l’Eglise ont fait le tour de la planète internet : l’affaire Williamson, l’excommunication de Recife, les propos sur le préservatif dans l’avion menant le pape au Cameroun. Ces trois affaires ont été comme les révélateurs de la manière dont les internautes – chrétiens ou non – réagissent, et dont l’Eglise – institutionnelle ou non – répond. La toile favorise-t-elle la communication ? La circulation d’une information, objective ou pas, sans doute. Mais la communication ? L’enjeu n’avait pas été mesuré, les réponses n’ont pas été cohérentes, la veille de l’opinion n’a pas été assurée, l’image de l’Eglise en est ressortie plus mauvaise que jamais.

Des insouciants, des inconscients, des pyromanes, il en existe partout, et aussi dans l’Eglise. L’apôtre Jacques l’avait déjà remarqué en son temps, disant « voyez quel petit feu embrase une immense forêt : la langue aussi est un feu. » (Jc 3, 5-6) Un feu vite incontrôlable avec internet.

Suite à l’affaire Williamson le pape a bien dû reconnaître que la curie n’avait pas mesuré l’enjeu d’internet. Ou, pour le citer plus exactement : « Il m’a été dit que suivre avec attention les informations auxquelles on peut accéder par internet aurait permis d’avoir rapidement connaissance du problème. J’en tire la leçon qu’à l’avenir au Saint-Siège nous devrons prêter davantage attention à cette source d’information. »

La critique portant sur le fait que le pape n’avait pas été mis au courant des propos négationnistes de Mgr Williamson disponibles sur le net, le pape ne s’est attaché dans sa lettre qu’à internet comme source d’information, comme bibliothèque virtuelle. Mais il est un autre aspect qui doit nous préoccuper, c’est internet comme créateur et accélérateur d’opinion.

Je rappelle que le premier  site web en tant que tel ne date que de 1989, que les trois principales technologies du web  (à savoir les adresses web, le HTTP et le langage HTML) ne datent que du début des années 90, tout comme le premier navigateur web, le premier éditeur web (le fameux WorldWideWeb) et le premier serveur http. Vingt ans après la création du premier site, internet comptabilise plus de 20 millions de sites pour environ 1,3 milliards d’utilisateurs.

Ici même, il y a quinze jours, à l’Assemblée des présidents des conférences des évêques d’Europe et des présidents de commissions, j’ai présenté les sujets qui seront abordés à l’Assemblée plénière de la CEEM, qui réunira quatre-vingts évêques et leurs experts à Rome dans un mois autour du thème : « La culture de l’Internet et la communication de l’Église. » Tous les sujets sont liés à la révolution copernicienne d’internet : l’émergence d’une nouvelle culture, de la Web generation, les bouleversements dans l’organisation du temps, dans la manière de communiquer, de s’informer, et bien sûr la question de la place de la religion sur le marché internet et des manières d’y être Eglise.

La prise de conscience par l’Eglise institutionnelle de l’importance de la vague internet est là. Nul doute. Mais savoir surfer sur cette vague est une toute autre histoire.

Ne nous leurrons pas. Ne faisons pas l’autruche. Internet se transforme, transforme notre société et ne peut pas ne pas transformer l’Eglise, ne peut pas ne pas transformer notre manière d’être et d’agir en Eglise, au risque de ne plus être témoins du Christ dans le monde d’aujourd’hui !

Internet est un révélateur, un marqueur. Soit vous savez communiquer, soit vous ne le savez pas, soit vous êtes crédible soit vous ne l’êtes pas, soit vous êtes has been soit vous êtes in, soit vous répondez aux attentes soit vous êtes à côté de la plaque, soit vous êtes prophète soit vous êtes le dernier des Mohicans, soit vous êtes vivant soit vous êtes fossile, soit vous connaissez la langue internet soit vous ne la connaissez pas et vous ne pouvez pas communiquer. Je compare souvent le mode de présence de l’Eglise dans le monde des médias et sur internet à ce qui est demandé à un missionnaire devant partir vers des terres inconnues. Que demande-t-on à un missionnaire avant son départ ? De connaître la culture du pays dans lequel il se rend et d’en apprendre la langue. Ne devrions-nous pas avoir la même attitude pour ce qui est de la présence dans les médias ?

Certains croient qu’internet n’est que du virtuel, ne joue que sur le paraître, n’est « que de la com » (entendu alors dans le sens de « que du pipeau, de la poudre aux yeux »). Tous nous connaissons des prêtres, des évêques pour qui internet est le cadet de leurs soucis et continuent leur pastorale comme si internet n’existait pas. Or  internet fait désormais partie intégrante de la réalité.  Ce que l’on y donne à voir est inséparable de ce que l’on est. D’ailleurs, d’une manière naturelle, à moins d’être complètement parano, on prend ce que l’on perçoit pour la réalité ; et à moins d’être un parfait manipulateur, on donne à percevoir ce que l’on est. Je pense donc que nos sites et nos blogs disent beaucoup plus sur ce que nous sommes que nous ne l’imaginons. « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » disait Victor Hugo en parlant de l’écriture. Et je pense qu’il en est de même de l’écriture internet. « Victor Hugo était-il intégrateur web ? » dit d’ailleurs à ce propos un internaute.

Le formidable loupé du lancement du site « Désirs d’avenir » de Ségolène Royal montre bien qu’il ne peut y avoir dichotomie complète entre l’être et le paraître dans l’esprit des gens. Le fait même que les pages n’étaient pas ouvertes aux commentaires, que les vidéos n’étaient pas exportables, que l’interactivité n’était pas possible, a fait douter du degré réel de « participativité » dont elle parlait par ailleurs. L’aspect années 90 de sa page d’accueil a montré sa méconnaissance du web et a fait douter de sa capacité à déléguer et à bien s’entourer. Ce manque de cohérence entre son discours et son site a sans doute joué un rôle important dans les résultats de l’élection.

Ségolène Royal a pu faire l’expérience, comme le pape l’a faite il y a quelques mois, de la réactivité du web. On peut s’en plaindre ou s’en réjouir, mais ce qui est sûr, c’est que le web est un espace libre et spontané, où tout se dit sur tout, où tout le monde peut débattre de tout, une agora virtuelle où les internautes sont les principaux acteurs.

Nous avons parfois tendance dans l’Eglise à séparer l’Eglise et le monde, le sacré et le profane. C’est oublier que Jésus ne fait pas une telle distinction, ou plutôt, la distinction est autre, elle passe par la frontière de notre cœur. « Qui n’est pas contre nous est pour nous », dit-il aux disciples qui s’étonnent qu’il y ait des miracles chez les autres (Mc 9, 40). Ce qui invite à élargir l’espace de notre tente. Saint Augustin disait déjà au sujet de l’Eglise « beaucoup de ceux qui semblent en dehors sont au dedans et beaucoup qui paraissent au dedans sont en dehors. » (De bapt. V, 27) Et le Père François Varillon a cette formule lapidaire : « L’Eglise est le monde en tant qu’il accueille le don de Dieu ».

A trop faire la distinction entre médias profanes d’un côté et médias intra-ecclésiaux de l’autre, on prend le risque de la ghettoïsation, de la victimisation, sans entendre ce que le monde a à dire de l’Eglise, ce qu’elle en comprend, comment elle la ressent, sans chercher non plus à savoir comment elle peut être présente à tous médias.

Avec la sécularisation, la mondialisation, la montée d’internet, notre vision chrétienne du monde, de la vie, de la mort, n’est plus qu’un produit parmi d’autres sur le marché des religions. L’Eglise ne peut continuer à communiquer comme si d’autres conceptions et interprétations du monde n’existaient pas. Elle a un message à proclamer, mais elle se doit d’abord d’écouter. Internet est une formidable chambre d’écho du monde.

Un ami a fait l’étude des sites chrétiens en français les plus consultés. Il en ressort que les sites catholiques en France viennent loin après les sites évangélistes alors même que les évangélistes sont une minorité par rapport aux catholiques dans notre pays. Comment cela se fait-il ? Pour lui les raisons en sont les suivantes :

La première c’est que  « Les évangélistes écoutent et les catholiques parlent. »

Par là il veut dire que les évangélistes sortent d’eux-mêmes pour se mettre d’abord  à la place des autres. Ils répondent aux besoins. « Que veux-tu ? » demande Jésus au paralytique, à l’aveugle-né. Autrement dit, « De quoi as-tu besoin ? Quel est ton désir le plus profond ? Je peux y répondre. » La communication commence toujours par l’écoute. D’où sa question : l’Eglise catholique parlerait-elle à partir d’elle-même sans prendre suffisamment en considération ce que vivent les gens ? L’exemple pourtant nous est donné par saint Paul. A Athènes son discours part d’une inscription : « Au Dieu inconnu ». Il part de ce que vivent ceux auxquels il s’adresse.

La seconde raison du succès des sites évangélistes par rapport aux sites catholiques, c’est que « les sites catholiques sont centrés sur eux-mêmes » et « considérés comme outils et non comme un monde à évangéliser. »

Par là, il veut tout simplement dire que nos sites ne sont que comme des extensions ou des duplicata de nos feuilles paroissiales, de nos bulletins diocésains. Ils sont à usage interne. Ils parlent la langue des initiés à l’usage exclusif des initiés. Les sites évangélistes, au contraire, veulent atteindre les internautes, utilisant internet comme outil et vecteur d’évangélisation. D’accord ou pas, telle en tout cas est son analyse.

L’Eglise est une lourde machine, et en présence d’internet, si les sites officiels avec leur lourdeur sont nécessaires, les électrons libres le sont aussi. Si je puis me permettre une comparaison, Napoléon savait user dans une bataille aussi bien de la cavalerie lourde comme les Dragons enfonçant les flancs de l’adversaire, que des Voltigeurs venant piquer ces mêmes flancs telles des mouches du coche.

Un site internet devrait pouvoir mettre en contact avec Jésus-Christ et une Eglise vivante, une communauté où se vit l’unité et la charité. Loin de trouver cela, les internautes se trouvent bien des fois confrontés à un « système », qui certes a ses avantages une fois qu’on a passé le seuil, mais qui, dans un premier contact, fait plus écran que courroie de transmission, n’ayant pas pour lui la souplesse de l’amour.

Ces voltigeurs de l’Evangile, je les vois dans la multitude de blogs créés par des laïcs. La bibliographie donnée par le critique littéraire du journal Le Monde Patrick Kéchichian, dans le livre qu’il vient de sortir intitulé Petit éloge du catholicisme, est en ce sens symptomatique. Après avoir donné quelques ouvrages de papes et théologiens reconnus, il ne renvoie qu’à un seul site internet, qui loin d’être un site officiel catholique s’avère être celui d’un catholique convaincu portant un regard chrétien sur l’actualité. Patrick Kéchichian est emblématique du catholique contemporain, qui adhère à la foi de l’Eglise, mais qui veut se faire une opinion par lui-même, être le propre juge de là où se trouve son vrai bien. « Il m’arrive souvent de consulter le site internet www.koztoujours.fr et d’y trouver mon bien » dit-il.

Nul doute que, dans la ligne de Christifideles laici de Jean-Paul II sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Eglise et dans le monde, c’est dans une pleine adhésion à l’enseignement de l’Eglise et dans une grande autonomie et liberté de parole que les laïcs coopéreront à l’évangélisation sur le net et par le net.

Le Bureau de presse du Saint-Siège a rendu officiel, il y a quinze jours, le thème choisi par Benoît XVI pour la 44e Journée mondiale des communications sociales qui aura lieu le 23 mai prochain : « Le prêtre et la pastorale dans le monde digital : les nouveaux médias au service de la Parole ». En choisissant ce thème, le pape place l’urgence d’une évangélisation par le monde digital et du monde digital dans le cadre de l’Année sacerdotale. Il s’agira d’ « encourager les prêtres à affronter les défis qui naissent de la nouvelle culture numérique »  comme l’a souligné le communiqué de presse. Cela n’est pas un appel aux prêtres à créer chacun son blog, mais plutôt un appel aux prêtres à s’entourer de laïcs compétents pour la mise en œuvre de leurs sites paroissiaux ou de mouvements, un appel aux prêtres à  accompagner les laïcs qui se lancent (ou qui se sont déjà lancés) dans l’évangélisation par internet. La seconde partie de la phrase (« les nouveaux médias au service de la Parole ») est tout aussi importante que la première (« Le prêtre et la pastorale dans le monde digital »).

Les médias réduisent souvent l’Eglise au pape et à quelques cardinaux. Raison de plus pour que les évêques et les prêtres laissent toute leur place aux laïcs sur le net. L’action catholique consistait à évangéliser le même par le même, l’ouvrier par l’ouvrier, l’étudiant par l’étudiant, la femme par la femme, le patron par le patron, etc. Il nous faut retrouver cette intuition en ce qui concerne le net, et si ce n’est évangéliser le net par le net, du moins évangéliser sur le net par le net. Seule la présence de chrétiens laïcs sur le net, s’exprimant en tant que chrétiens, pourra montrer qu’on ne peut réduire l’Eglise à sa hiérarchie et au pape.

Comment faire, comme le dit avec un humour grinçant Pietro de Paoli dans son dernier livre Dans la peau d’un évêque, « comment faire pour que les mots du christianisme ne soient pas des mots morts adressé à des vieux par des types en robe de mariée ? » Il dit cela car il cite plus avant dans le livre une réflexion de quelqu’un qui mettait pour la première fois les pieds dans une église à l’occasion d’un mariage et qui ne comprenait pas pourquoi il y avait deux personnes en robe de mariée.

Plus sérieusement. Je reviens tout juste de Madagascar. Là-bas les offices durent des heures. La messe est une suite infinie de danses, de chants, de couleurs. Faire une visite pastorale, c’est être accueilli par les enfants enthousiastes, c’est traverser la rue principale au milieu d’une foule en liesse au son de la fanfare. L’Eglise est partout là-bas, alors que nous sommes cantonnés ici à une Eglise de sacristie. Comment essayer d’en sortir ?

- Dans la jungle des offres gratuites et des possibilités médiatiques, les chrétiens doivent apparaître avec un plus. Ce « plus » n’est pas un gadget, c’est le levain absolument indispensable pour que la pâte monte, c’est la lampe dans la maison, c’est le phare dans la nuit du monde et de nos vies. Mais il est absolument nécessaire de venir sur le marché du net avec ce « plus ».

- L’Eglise ne peut pas toucher tout le monde, en même temps, avec les mêmes contenus, sur les mêmes médias. Elle ne peut pas apparaître avec un discours monolithique. Les vies sont diverses, le monde est segmenté, l’Eglise se doit de diversifier son offre. Qui veut-on rejoindre, où, comment, pourquoi et pour faire quoi, pour mener vers quoi ? Tout ceci ne doit-il pas être pensé avant toute création de site.

- Bien mesurer avant toute mise en ligne de la manière dont telle ou telle image, tel ou tel propos pourra être entendu, reporté, colporté, interprété. On peut mettre en ligne en connaissance de cause, mais on ne devrait jamais être surpris par les réactions et courir après les démentis et les rectifications. Si l’on est surpris par une réaction, c’est que l’on a mal analysé la situation avant de parler, donc pas été suffisamment à l’écoute. Bien réfléchir avant, et être spontané et réactif malgré tout. Le web est la culture du spontané.

- Il y a plus de 25 ans je disais que les cathédrales du XXIe siècle seraient médiatiques. Aujourd’hui les nouvelles cathédrales sont à construire sur le net. Au moment de l’essor des cités et des universités, saint Dominique a installé ses couvents dans les villes ; au moment de la découverte des Amériques, saint Ignace a fondé les jésuites pour aller aux confins du monde ; en plein milieu des ravages de la guerre de Trente Ans, saint Vincent de Paul a créé ses religieuses vêtues comme des paysannes avec pour consigne « les filles de la charité auront pour tout monastère une maison de malade, pour cellule une chambre de louage, pour cloître les rues de la ville, pour clôture l’obéissance et pour voile la modestie ». Dans le même temps que la charité se faisait inventive, les anciennes structures subsistaient. Pour nous aussi, tout en assurant la vie de nos paroisses traditionnelles, nous devons avoir le souci de continuer à être là où sont les gens, là où le monde change, et donc à nous rendre sur You Tube, My Space, Facebook et autres.

- Réfléchir au branding visant à travailler la notoriété et l’image. Le pape Jean-Paul II savait poser des gestes symboliquement chargés de sens. Seule l’écoute du monde d’une part, et l’écoute du Dieu de l’Evangile d’autre part, peuvent permettre de nous positionner là on l’on ne nous attend pas, de surprendre, de faire tomber les idées fausses.

Ces diverses pistes ne doivent pas donner à penser qu’on peut résoudre les problèmes de communication de l’Eglise par de simples mesures de communication au risque d’être de ces « cymbales retentissantes » dénoncées par Saint Paul, de ces instruments qui sonnent creux. Il faut être d’abord et avant tout habité. « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » comme je le disais plus haut. « L’agir suit l’être » disait saint Thomas d’Aquin. Nous agissons selon ce que nous sommes. Nous donnons à voir ce que nous sommes. Ceci m’amène à aborder la question du témoignage, du témoignage chrétien, du témoignage du chrétien, de celui qui s’est laissé habiter par l’Esprit du Christ.

Je parlais d’internet comme d’une nouvelle agora. On pourrait tout aussi bien parler d’internet comme d’une nouvelle arène. On parle bien d’arène politique, d’arène économique, d’arène médiatique. Le terme même « d’arène » nous ramène au martyre – au témoignage – des premiers chrétiens jetés en pâture aux fauves.

Voici ce que dit Nietzsche des martyrs dans son ouvrage L’Antéchrist : « Le ton avec lequel un martyr jette à la face du monde ce qu’il "tient-pour-vrai" exprime déjà un niveau si bas de probité intellectuelle, une telle indifférence bornée pour le problème de la vérité, qu’il n’est jamais nécessaire de réfuter un martyr. […] On peut être assuré que sur ce point la modestie, la modération augmente en fonction du degré de conscience que l’on apporte aux choses de l’esprit. […] Les martyrs ont fait tort à la vérité… Maintenant encore, il suffit d’une persécution un peu rude pour donner un renom de respectabilité au plus banal des sectarismes. » Pour Nietzsche, le martyre n’est pas autre chose que l’expression d’un fanatisme. Mais s’il ne différencie pas le fanatique du vrai martyr, c’est bien parce que les vrais martyrs sont rares. Nietzsche dénonce « le ton avec lequel un martyr jette à la face du monde ce qu’il "tient-pour-vrai" ». Mais faisons l’examen des sites « chrétiens ». L’accusation serait-elle valable ? Combien sont de vrais témoins du Christ ? Combien peuvent se dire exempts de vérités assénées, exempts d’autosatisfaction, de dogmatisme, de langue de bois, de raccourcis, d’aveuglements, et même de manques d’amour, d’espérance, de foi même ?

Le monde s’intéresse peu au fait que l’Eglise soit gardienne de la foi ou de sa foi – quelle religion n’a pas son instance de régulation et ne cherche pas à se protéger des déviances possibles en son sein ? Le monde attend de l’Eglise qu’elle vive d’une foi renouvelée, il attend de voir les effets d’une telle foi.

Le pape dans sa dernière encyclique nous invitait à lier « vérité » et « amour » dans nos vies. Nous ne serons crédibles que si nous témoignons de la vérité dans l’amour, et de la vérité de l’amour. Ce ne sont pas les considérations sur Dieu qui comptent, c’est son amour pour nous et notre amour pour lui.

Un site chrétien doit s’occuper du monde et non se couper du monde. Il doit éviter la langue de bois, se méfier de l’idéologie, en cherchant à imposer sa vérité. Il doit se contenter de la proposer, fermement, tendrement, humblement. « Chacun de nous doit être en mesure de témoigner de la foi qui le fait vivre, mais il le fera avec respect et tendresse ». Un site doit être ouvert au dialogue et au débat tout en montrant qu’il ne transigera pas avec certains principes acceptés par tous et partout.

Le vrai témoin du Christ exaspère sans le vouloir. Le site chrétien doit donc exaspérer, sans provoquer. S’il vient à agacer, ce doit être comme on peut l’être soi-même lorsque notre conscience nous agace à nous pousser au bien et à éviter le mal. Le site chrétien se doit d’être un éveilleur de consciences. Il est facile d’aimer la vérité  lorsqu’elle vise la paille dans l’œil du prochain. Mais il est bien plus difficile de l’accepter lorsqu’elle met notre poutre en évidence !

Internet est un outil, et comme tel il n’est pas porteur de morale. Mais il est utilisé par des hommes porteurs de morale, capables d’en user en bien comme en mal. Comme tout outil démultipliant les capacités humaines, il est porteur de menaces comme de potentialités. Tout dépend de l’usage qu’on en fait. La moralisation d’internet ne se fera pas sans la moralisation des hommes, et en premier lieu de nous-mêmes. Quel Christ donnons-nous à voir sur nos sites ?

Ce que disait Paul VI dans Evangelii nuntiandi il y a trente-quatre ans est tout aussi actuel appliqué à internet : « Pour l’Eglise il ne s’agit pas seulement de prêcher l’Evangile dans des tranches géographiques toujours plus vastes ou à des populations toujours plus massives, mais aussi d’atteindre et comme de bouleverser par la force de l’Evangile les critères de jugement, les valeurs déterminantes, les points d’intérêt, les lignes de pensée, les sources inspiratrices et les modèles de vie de l’humanité, qui sont en contraste avec la Parole de Dieu et le dessein du salut. »

Tout comme la croix à son montant vertical et horizontal, ainsi doit être notre évangélisation : horizontale dans son étendue sur la toile, verticale par sa profondeur et sa qualité.

Pour terminer, permettez-moi de citer Jules Renard, qui avouait dans son Journal avoir « l’esprit anticlérical et un cœur de moine » : « Quelques gouttes de rosée sur une toile d’araignée, et voilà une rivière de diamants. » Puissent les quelques gouttes de rosées que nous déposons sur l’immense toile internet la transfigurer aux yeux de tous en rivière de diamants.

Merci pour votre présence et votre attention.


Homélie de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri prononcée au cours de la messe des Assises de la Communication mercredi 14 octobre :

Lorsque Jacques Carton m’a demandé de préparer l’homélie pour aujourd’hui, j’avais déjà préparé mon intervention de ce matin. Et quel n’a pas été mon étonnement, ma joie, de voir dans les lectures du jour comme un écho et un prolongement de cette intervention.

Ces invectives de saint Paul, prenons-les à notre compte, sans faux-fuyants. « Toi, chrétien qui juges les non-chrétiens, tu n’as aucune excuse. Puisque tu fais comme eux, tu te condamnes toi-même en les jugeant. Toi, média chrétien qui juges les médias non-chrétiens, tu n’as aucune excuse. Tu critiques l’amalgame, la polémique, la caricature, le dénigrement systématique. Mais tout cela, tu le fais aussi. Tu t’insurges contre les censeurs de ton Eglise, mais tu aimerais bien pouvoir les bâillonner. Tu te condamnes toi-même en les jugeant. »

Dans ce monde, nous sommes tous parfois victimes, parfois auteurs. Nous subissons et nous commettons du mal. Nous sommes victimes et auteurs de calomnies, de médisances, de rumeurs, de raccourcis, d’étiquetages faciles. Mais nous n’aimons pas nous reconnaître responsables et coupables. Nous cherchons systématiquement le statut de victime pour ne pas avoir à nous remettre en cause. Ceux qui ont des enfants le savent bien : ce n’est jamais la faute de personne, c’est toujours l’autre qui a commencé. Et dans les couples c’est la même chose, chacun se renvoie la responsabilité du manque de communication, des paroles blessantes, des dérapages incontrôlés.


« Maître, en parlant ainsi, c’est nous aussi que tu insultes ! » lance le docteur de la Loi, interrompant Jésus. Il a
pris pour lui ce que Jésus disait des pharisiens. Il s’est reconnu. Il s’est senti visé. Mais cela, il ne veut surtout pas le reconnaître ! Il ne veut pas reconnaître qu’il fait fausse route. Cela demanderait un tel revirement, un tel changement de vie, une telle conversion ! Alors plutôt que de se reconnaître responsable, ce docteur de la Loi se place en victime et rejette la faute sur Jésus : « Tu nous insultes ! » Et plutôt que de parler en son nom propre, il se fond dans le groupe, il défend sa caste : « Tu nous insultes ! »

Comme je le disais ce matin, il est facile d’aimer la vérité lorsqu’elle vise la paille dans l’œil du prochain. Mais il est bien plus difficile de l’accepter lorsqu’elle met notre poutre en évidence ! « La loi du Seigneur est joie pour le cœur, lumière pour les yeux » disait l’acclamation de l’évangile. Encore faut-il être un cœur assez humble pour accepter la lumière de cette loi. Pour le cœur dur, c’est une lumière insupportable à soutenir. On s’aveugle alors sur son propre aveuglement.

Nous sommes donc quelquefois victimes, quelquefois auteurs, ou complices, de calomnies, de médisances, de rumeurs, de raccourcis, d’étiquetage, du mal colporté sur tel prêtre, tel évêque, telle femme, tel homme. Quel chemin suivre pour en sortir ?

Voyons pour cela dans quel contexte se trouve l’Evangile de ce jour. Jésus a été invité à déjeuner par un pharisien. Et c’est là, parce qu’il s’installe à table sans avoir fait les ablutions et que le pharisien s’en étonne, que Jésus se lance dans toute une série d’invectives dont nous n’avons entendu aujourd’hui qu’une partie. Autant dire que lorsque Jésus sort de la maison, les pharisiens et les scribes lui en veulent terriblement. Du « tu nous insultes » au « faisons-le taire une fois pour toutes », il n’y a qu’un pas, vite franchi. Jésus le sait. Aussi, à peine sorti, donne-t-il plusieurs conseils à ceux qui veulent le suivre, dont trois qui m’apparaissent comme fondamentaux pour tout communicateur de l’Evangile.

Ces trois conseils, vous les trouverez dans tout leur développement au chapitre 12 de Saint Luc. Mais on peut les résumer ainsi :

Le premier : parler ouvertement et sans crainte.

Le deuxième : se tenir prêt pour le retour du Maître.

Le troisième : s’abandonner à la providence.

 

Nous devons parler ouvertement et sans crainte tout comme Jésus a parlé ouvertement et sans crainte. Parler ouvertement et sans crainte cela revient à avoir une parole libre. La peur paralyse. Par crainte du qu’en-dira-t-on, on s’autocensure. On est bien prolixe et on s’expose inconsidérément pour défendre son amour-propre blessé, mais dès qu’il s’agit des intérêts du Royaume ou des autres, on est bien timide et on se défausse. Donc, parler ouvertement et sans crainte pour avoir une parole libre. Ne rien cacher par crainte.

Ce conseil sur la liberté de parole est complété par le suivant : se tenir prêt pour le retour du Maître. Car nous aurons des comptes à rendre de ce que nous aurons dit et fait. « Dieu rendra à chacun selon ce qu’il a fait ! » disait le refrain du psaume. Se tenir prêt pour le retour du Maître, c’est ne rien omettre de ce que nous aurions dû dire ou faire, mais c’est aussi ne rien dire ou faire que nous aurions dû taire. Si le premier conseil portait sur la parole, ce conseil en revanche porte sur la responsabilité. C’est ainsi que notre parole sera à la fois libre et responsable. On n’est plus ici dans l’autocensure par crainte, on est dans l’amour en acte qui sait ne pas blesser si l’autre n’est pas encore en état d’entendre raison.

Et le troisième conseil ? C’est en fait celui qui permet d’être et de rester, en toute circonstance, dans une très grande liberté intérieure. S’abandonner à la providence, c’est croire qu’un jour Dieu rétablira toute chose en toute justice. S’abandonner à la providence, c’est préférer que Dieu me fasse justice plutôt que de me faire justice moi-même, c’est dire « Dieu me justifiera » plutôt que de chercher à se justifier. C’est donc s’en remettre à lui, avoir confiance en lui, espérer en lui. La personne qui se justifie ne compte que sur elle-même, s’enferme sur elle-même, se prend les pieds dans les fils de sa défense. Alors que celui qui s’en remet à la providence est libre même dans l’adversité, même dans l’épreuve, même dans la persécution.

Nos médias chrétiens ne donneront à voir une parole libre et responsable que si ceux qui les animent et y travaillent parlent ouvertement et sans crainte, se tiennent prêts pour le retour du Maître et s’abandonnent à la providence pour le reste. « Malheureux êtes-vous, pharisiens » dit Jésus aujourd’hui. Mais n’oublions pas non plus : Bienheureux êtes-vous, les cœurs purs, les doux, les miséricordieux, les affamés et assoiffés de justice, les artisans de paix. « Heureux serez-vous si l’on vous insulte à cause de moi, si l’on vous persécute, si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, car votre récompense sera grande dans les cieux ! »


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