Homélie de Mgr di Falco à l'occasion des obsèques de Jean-Claude Brialy

Publié le par AS

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap, célébrait les obsèques de Jean-Claude Brialy, ce lundi après-midi en l’église de Saint-Louis -en-L’ile, à Paris. Nous vous proposons ici le mot d’accueil et l’homélie qu’il a prononcés à cette occasion.


Mot d’accueil

Tous tes amis sont là, cher Jean-Claude !

Tous les amis présents dans cette église ce soir et ceux qui, éloignés de Paris, n’ont pu te rejoindre. C’est le cas de ton amie Line avec qui tu t’es courageusement engagé dans la lutte contre le Sida.

Oui, tous tes amis sont là, nombreux. Plusieurs auraient aimé prendre la parole pour te dire une dernière fois leur affection. Par respect pour tes dernières volontés, ils le feront dans le silence d’un dernier cœur à cœur avec toi car tu n’as pas souhaité qu’il y ait d’intervention. Dans les derniers temps de ta vie tu as tourné le dos aux mondanités, aux vanités des honneurs terrestres pour laisser s’exprimer en toi cette ouverture spirituelle que chacun porte en lui. Tu n’as pas voulu de prise de parole car tu savais que l’on attribue à celui qui nous quitte toutes les qualités qui lui ont été refusée de son vivant.  Toi qui aimais tant dire du bien des autres tu supportais mal d’entendre lorsqu’on en disait de toi.

Monseigneur André Vingt-Trois , archevêque de Paris, m’a chargé de transmettre à l’assemblée l’assurance de son union de prière. Il partage la peine de tous les amis de Jean-Claude et avec eux il le confie à Dieu Notre Père.

Pour ceux qui parmi nous sont croyants, nous nous savons en présence de Dieu. Pour Dieu, ce qui compte, ce n’est pas tant ce que nous avons fait que ce que nous sommes.

Ce que nous honorons ici en Jean-Claude, c’est la grandeur cachée, secrète de tout être, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Il n’y a pas de grand homme devant Dieu, il n’y a pas non plus de petit homme, de mineur, de dernier. Si Jean-Claude est important pour Dieu, c’est pour lui-même, pour ce qu’il a d’unique aux yeux de Dieu.

Jean-Claude Brialy était un homme connu. Nous connaissions de lui seulement ce qu’il voulait bien livrer de lui-même. Ici on peut dire que quelqu’un le connaissait, le comprenait dans son secret le plus intime. C’est le Christ , c’est lui qui nous invite aujourd’hui au recueillement, au silence dans le souvenir de Jean-Claude.


Homélie

Comme à chaque fois que nous sommes confrontés à la mort nous voici bouleversés. Ne vivons-nous pas dans une société qui nous entretient dans l’illusion que la mort est un mirage, qu’elle n’existe pas ? Ne nous arrive-t-il pas de penser que nous sommes les résidants indélogeables de cette terre et d’oublier qu’un jour nous aussi nous serons à la même place que celle occupée ce soir par notre ami Jean-Claude ?

Ce désir d’immortalité inscrit dans l’âme de chaque être ne s’enracine-t-il pas plus profondément encore dans celle de l’artiste ? Son désir d’inventer le pousse toujours plus avant dans la création et font que l’artiste franchit les limites du temps, de l’éphémère, de la mort. Ainsi il devient le continuateur de l’œuvre créatrice de Dieu. Il est le témoin de la face cachée de l’homme, de ses désarrois, de ses troubles, de ses doutes, de ses peurs, de ses souffrances ainsi que de ses joies et de ses passions. Il est le témoin de l’ailleurs. Il devient un héraut, exprimant ce que beaucoup ressentent et ne savent dirent. Il est pour la société un refuge. Celle-ci se projette en lui. « La race des gladiateurs n’est pas morte, a dit Flaubert, tout artiste en est un, il amuse le public avec ses angoisses. » L’artiste « aide à vivre » comme l’ont exprimé les milliers d’amis anonymes de Jean-Claude .

N’est ce pas ce que nous éprouvons nous aussi ce soir en accompagnant Jean-Claude à sa dernière demeure ? Déjà, il nous manque !

Souvent je me suis demandé si la relation qu’un acteur, un comédien entretenait avec la mort n’était pas tout autre que celle du commun des mortels. L’acteur tente, inconsciemment sans doute, de jouer avec la mort pour la déjouer. Il y a sa vie et ses vies ! Celles si nombreuses qui se déclinent sous les multiples visages de tous les personnages interprétés au cours d’une carrière. Ne pousse t-il pas parfois la provocation jusqu’à incarner la mort elle-même en lui prêtant son propre visage ?

Lorsqu’il s’agit d’un acteur de cinéma l’image ponctue le cours du temps en fixant une fois pour toutes sur la pellicule ce qu’il est à un moment donné de l’histoire de sa vie. Ce sont ces mêmes images qui, telles des témoins cruels et impitoyables, nous révèlent la tragique usure du temps.

Quelle belle vocation que celle de l’artiste ! Donner du bonheur, donner du rêve, faire oublier la grisaille du quotidien et les soucis, mais quelle vocation exigeante puisqu’elle attire les regards. Impossible de raconter la vie d’un géant tel que Jean Claude. Tel une étoile filante il a traversé son temps laissant des parcelles de lumière sur tous ceux qui ont croisé sa route.

Ce soir,  nous sommes ici pour dire notre affection et notre amitié aux proche de Jean-Claude , à toi Bruno, jardinier de ses terres et celui de son cœur. Nous sommes là aussi pour méditer, réfléchir sur la mort. Devant la mort nous préférons souvent garder le silence, les mots nous manquent. Ne nous contentons-nous pas alors de prononcer cette phrase si souvent entendue : « C’est la vie ! » ? Oui, mourir c’est la Vie, avec un V majuscule. La Vie en Jésus-Christ ressuscité. Telle est la foi des chrétiens.

Dans cette assemblée, nous ne sommes pas tous croyants. Les uns pensent que notre esprit, comme la brume du matin, s’évanouit avec la ruine de notre corps. Les autres croient en Dieu et croient que Dieu prend soin de nous, même et surtout à notre mort. Sans doute que ces questions s’agitent souvent en nous. Nous sommes à la fois croyants et incroyants. Comment garder cette espérance invraisemblable d’une vie éternelle ?  Est-ce inventé par peur de la mort , pour nous consoler, pour éviter d’admettre le néant, la totale disparition ? Notre désir de vivre, notre désir d’aimer même au-delà de la mort , est-ce un pur mirage ?  Sommes-nous si peu de choses, un bref éclair dans la nuit des temps ? Ou sommes-nous plus grands que la matière, que le corps périssable ? Y a-t-il en nous quelque chose d’immortel ?

Je ne vous donnerai pas de preuves, je n’en ai pas. Il faudrait, pour prouver quelque chose que nous connaissions les secrets derniers de tout. Nous ne sommes que des hommes, nous ne connaissons qu’une petite partie des choses, un côté, une face de la réalité.

A toutes ces questions il ne peut y avoir qu’une réponse de foi comme à toutes les grandes questions que nous pose la vie.

Mais désormais Jean-Claude sait !

Je suppose que comme chacun d’entre nous, bien des fois dans son existence, il a dû faire l’effort de croire. Il a dû parier sur la confiance pour vivre un amour, une amitié, pour entreprendre ce qu’il a pu réaliser. Nous vivons de confiance, sans cela y a t-il une vie possible ? Pour savoir si quelqu’un nous aime, si la vie vaut la peine d’être vécue, si l’amitié, la générosité, la beauté méritent qu’on y consacre du temps et des forces, il faut y croire, c’est la condition première. Si on ne croit à rien, si l’on ne fait confiance à personne, que reste t-il de la vie  ?

Ce qui nous rassemble c’est l’amour, l’amitié que nous avons pour Jean-Claude. Lui qui a dit : «Dans la vie la chose la plus importante, c’est l’amour. L’amitié est la plus belle chose qui soit. Depuis que je suis né j’ai désiré mériter votre amitié. Nous devons toujours traiter un ami comme si c’était la dernière rencontre». Ce n’était pas que des mots pour Jean-Claude. Tout au long de sa vie il a tendu la main à ceux qui avaient besoin d’aide et d’amour, il était là pour porter avec eux leur fardeau, qu’ils soient connus ou inconnus, riches ou miséreux.

Nous ne sommes pas tous croyants et cependant nous pouvons nous rejoindre dans notre désir d’aimer et d’être aimé. « Si nous croyons à l’amour, dit l’apôtre saint Jean, nous sommes du côté de la vérité et cela doit nous apporter la paix au fond du cœur, même si notre conscience nous reproche telle ou telle faute. »  

Dieu est plus généreux que notre conscience et si nous essayons de tendre à un amour vrai, à un amour donné pour le bonheur de ceux que nous aimons alors nous sommes sur les chemins de la vérité, sur les chemins de Dieu.

Aujou rd’hui la parole de Dieu met l’accent sur ce qui compte, sur ce qui restera, sur ce qui nous survivra : le pardon, l’attention aux autres, la bonté qui se traduit en acte, la passion de la paix et de l’unité. Cela est plus fort que la mort. La mort engloutit avec elle ce qui n’a pas de valeur réelle, tant de choses auxquelles nous donnons de l’importance et qui nous font passer à côté de celles qui comptent vraiment. La mort ne peut rien contre l’amour, contre la foi, contre l’espérance. Cela est immortel, parce que déposé par Dieu dans le fond de notre cœur.

Que devient la vie sans amour et sans espérance ? Que devenons-nous ? Seul l’amour nous fait exister, seul l’amour nous fait vivre ! Seul l’amour nous fait grandir ! Seul l’amour nous sauve ! L’Amour avec un grand A nous est donné par Dieu lui-même. Mais si nous n’y répondons pas qui donc se fera les relais de cet amour ? Que nous reste t-il ? La jungle ? La barbarie ? Le désert ? Nous ne serions plus que des plantes qui se consument sous le soleil ardent. L’amour ne peut mourir.

Cet appel est le nôtre ce soir. Croyants, nous prions pour Jean-Claude. Ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne se recueillent. C’est l’amitié pour Jean-Claude qui nous rassemble en une seule famille. Sa famille, c’est celle du monde du spectacle qui lui a permis de donner des trésors de générosité.

Après des heures, des jours, des mois de souffrance, dans la nuit de mercredi à jeudi, Jean-Claude s’est placé sous le regard de Dieu dans la vérité de ce qu’il a été. Sans masque ! Ces masques dont nous savons habilement nous parer pour donner l’apparence de la joie là où se trouvent la détresse, le doute, l’angoisse et le désarroi. N’est-ce pas ainsi dans chacune de nos vies, pétries dans les larmes de la douleur et dans celles de nos éclats de rire ? Jusqu’au dernier moment Jean-Claude a fait preuve de courage, vivant la maladie dans une dignité exemplaire. Pour ne pas rendre triste ses amis il ne disait pas qu’il était malade.

L’annonce de la mort de Jean-Claude a déclenché un déferlement d’éloges. Unanimement on a reconnu le talent exceptionnel de l’artiste qu’il a été et qu’il restera. Il a su toucher les cœurs en répandant l’optimisme, la joie de vivre et en redonnant l’espoir.

La notoriété, les décorations et les titres ne pèsent pas lourd dans la balance divine. Pour Dieu il n’y pas d’espace VIP où seuls quelques privilégiés auraient le droit de pénétrer. Si cet espace VIP (les personnes vraiment importantes selon les critères humains) existe, tout le monde y a sa place car aux yeux de Dieu tout être humain a la même valeur  : la valeur de l’amour. Ne nous trompons pas, il ne s’agit pas de n’importe quel amour. Le Christ le décrit ainsi : « Il n’y a pas de plus grandes preuves d’amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. »

Jean-Claude, comme tout être humain, a rêvé d’aimer et d’être aimé. Sa passion pour la vie s’exprimait comme une soif d’infini, un désir absolu.  Ne pourrait-on y voir un avant-goût de la vie en Dieu ? Dieu seul peut donner cette plénitude pour apaiser nos passions, non en les niant, mais en leur donnant tout leur éclat, tout leur sens. Seule la vie en Dieu, que la mort inaugure, abolit les limites de la sensibilité , du temps et de l’espace.

Pas plus que chacun d’entre-nous Jean-Claude n’a été un saint ! On pourrait débattre pour savoir s’il avait une foi pleine d’assurance mais nous ne sommes pas ici pour justifier un homme. Les funérailles religieuses ne sont pas une canonisation, une consécration, une récompense pour chrétiens exemplaires. Tout baptisé, quelle que fut l’histoire de sa vie, a toujours sa place dans l’Eglise parce qu’il a une place dans le cœur de Dieu. La miséricorde de Dieu est offerte à tous, elle n’est pas sélective. Personne n’est définitivement enfermé dans son passé. Seuls sont prisonniers de leur destin ceux qui ont perdu l’espoir.

Je garde en mémoire ce que me disait un jour un comédien : « Je n’attends pas que l’Eglise me dise que mes actes sont bons alors que je sais qu’ils sont mauvais. Mais j’attends qu’elle m’aime et qu’elle me dise que Dieu m’aime malgré mes fautes. »

C’est pourquoi j’affirme au nom de l’Eglise : « Jean-Claude, le Christ t’aime ! ». N’oublions pas cette phrase de la Bible  : « Si ton cœur te condamne, Dieu est plus grand que ton cœur. »

Oui le Christ nous assure qu’au-delà de la mort quelqu’un nous attend. Quelle qu’ait pu être notre vie, nous sommes aimés. Dieu n’humilie pas, car son jugement est toujours pardon et accueil. Seuls les hommes humilient durement car ils sont capables de jugements impitoyables.

Si les chrétiens mettent la croix du Christ sur les cercueils et les tombes, c’est pour exprimer leur conviction que le Christ est toujours présent au-delà de la mort. Le Christ nous a appris qu’il ne fallait jamais renoncer, jamais capituler ni devant la violence, ni devant la haine, ni devant l’injustice, ni même devant la mort. Pour le Christ et pour les chrétiens, la mort n’est pas le dernier mot de notre existence. C’est l’amour qui est le dernier mot, la foi et la confiance dont le Christ fut le témoin jusque dans ses souffrances et dans sa mort.

Tout à l’heure, nous bénirons le corps de Jean Claude avec l’eau comme au baptême. C’est un acte de foi : aujourd’hui c’est sa naissance à une autre vie, la vie en Dieu. Quelque chose est fini pour Jean-Claude mais quelque chose commence. Dieu le promet, je lui fais confiance, telle est mon espérance.

Ne soyons pas triste, Jean-Claude ne le voudrait pas. Lorsqu’on lui parlait de la mort , il citait le père de Guitry avec humour, qui répondait lorsqu’on lui demandait s’il pensait à la mort : « Oui, j’y pense le matin, parce que le soir ce serait trop triste. »

En terminant, je voudrais lui laisser le dernier mot : « Il arrive parfois, dit-il,  que ce qu’on oublie de dire importe autant que ce que l’on dit. Au fait… J’ai oublié de vous dire… »

                               
+ Jean-Michel di FALCO LEANDRI
                                   Evêque de Gap

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