Pinocchio, image de la destinée humaine

Publié le par AS

Qui n’a pas entendu parler des « Aventures de Pinocchio » ? Mais, paradoxalement, cette œuvre mondialement connue est largement méconnue. En effet, comme la plupart des enfants, j’ai découvert Pinocchio dans un de ces albums très attractifs où les superbes illustrations laissent peu de place à un texte réduit à sa plus simple expression. En découvrant récemment la richesse de ce texte, je me suis dit que ces beaux albums illustrés sont en fait une trahison car ils donnent au lecteur la fausse impression de tout connaître sur Pinocchio. Puisque ces « Aventures » ont été écrites pour les enfants, ne vaudrait-il pas mieux leur laisser découvrir l’œuvre complète ? Les aventures du petit pantin sont, en effet, un reflet de la destinée humaine.


Sans entrer dans toutes les péripéties de ces aventures riches en rebondissements, cherchons-en le fil conducteur.

Le vieux Geppetto sculpte un pantin de bois, Pinocchio, dont il est très fier. Mais celui-ci ne pense qu’à s’amuser égoïstement. Il s’enfuie plusieurs fois, refuse d’aller à l’école et se laisse abuser par des individus sans scrupules (le Renard et le Chat) qui l’entraînent sur de mauvais chemins. Chaque fois qu’il s’égare, une catastrophe fond sur lui, dont les conséquences négatives atteignent aussi d’autres personnes. Heureusement, il rencontre aussi des amis (le Grillon parlant, sa bonne conscience envers qui il n’aura aucune reconnaissance et surtout une mystérieuse Fée).

Au fil de ses multiples expériences, toutes négatives à première vue, Pinocchio prend peu à peu conscience que le bonheur qu’il cherche n’est pas dans la facilité et ne peut être atteint que par la voie de l’amour.

Dans son livre « Voici quel est notre Dieu », le Cardinal Ratzinger (futur Benoît XVI) écrit : « Ne plus être capable d’aimer conduit au vide absolu où l’homme est en contradiction avec soi-même et où son existence est vraiment un échec. »

Pinocchio se repent de sa mauvaise conduite, cause de souffrance pour lui-même et pour ceux qu’il aime. Mais tout n’est pas gagné pour autant. C’est alors qu’il mène le combat le plus dur, non seulement contre les tentateurs, mais encore contre ses mauvaises habitudes tenaces. Il résiste de mieux en mieux aux diverses tentations, mais il rechute encore. Il accepte enfin de faire confiance à ses vrais amis et c ’est ainsi que peut se produire la délivrance.

La création

Avant même de commencer à fabriquer son pantin, Geppetto l’aime déjà : ce sera « … un beau pantin de bois … une merveille de pantin ». Il se met tout de suite au travail : « A peine rentré chez lui, Geppetto prit aussitôt ses outils et se mit à tailler le bois pour fabriquer son pantin. » De même, avant de modeler Adam, Dieu l’aime déjà et dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » (Gen 1-26), puis il le fait sortir du néant : « Alors le Seigneur modela l’homme avec la glaise du sol » (Gen 2-7). Saint Clément d’Alexandrie, un Père de l ’Eglise, nous dit : « L’homme a été créé par Dieu parce que Dieu a voulu le propre intérêt de l’homme ».

Même si Geppetto avait d’abord envisagé de tirer profit des talents de son pantin, cet objectif est rapidement éclipsé par un amour désintéressé, inconditionnel, pour tout dire un amour fou.

Le risque de la liberté

De
même que Dieu n’a pas créé l’homme pour en faire un esclave, Geppetto n’a pas fabriqué Pinocchio pour le retenir par des ficelles. Il lui donne sa liberté  : la créature devient un enfant et le créateur un père. Pour cela, il lui apprend patiemment à marcher : « Il prit le pantin sous les aisselles et le posa debout sur le sol de la pièce pour le faire marcher…, aussi Geppetto le conduisait-il par la main pour lui apprendre à mettre un pied devant l’autre. » C’est ainsi qu’au chapitre 11 du livre d’Osée, Dieu dit : « Moi pourtant, j’apprenais à marcher à Ephraïm, je le prenais dans mes bras. »

Mais, comme Dieu avant lui, Geppetto a pris le risque de voir ses projets contrariés : « Quand ses jambes furent dégourdies, Pinocchio commença à marcher tout seul… puis il prit la porte, sauta dans la rue et décampa. »

Dans le livre cité plus haut, le Cardinal Ratzinger écrit encore : « Dieu a créé une vraie liberté et accepte que ses projets soient contrariés (même si, d’une certaine manière, il s’arrange pour que du neuf puisse en sortir). D’ailleurs, l’histoire le montre. C’est d’abord le péché d’Adam qui renverse le projet de Dieu. La réponse de Dieu est de se donner encore plus fortement, de se donner lui-même dans le Christ.

Alors que Pinocchio, de retour de sa première fugue, s’était retrouvé sans pieds après s’être endormi les pieds sur le réchaud, Geppetto : « … avait les yeux pleins de larmes et le cœur plein de compassion à voir son pauvre Pinocchio dans cet état pitoyable ». Non seulement il lui refait les pieds, mais lui donne tout ce qu’il a à manger et se dépouille de son veston pour lui acheter un abécédaire.


La succession des fautes

La liberté implique fatalement de prendre une certaine distance vis-à-vis du père. L’être libre ne subit plus seulement l’influence de son père, mais se trouve plongé dans le monde avec ses multiples influences, ses tentateurs (comme le Renard et le Chat pour Pinocchio, comme le serpent pour Eve), mais aussi ses anges gardiens (comme le Grillon ou la Fée pour Pinocchio, l’ange Raphaël pour Tobie). Au fond, Pinocchio n’est pas un mauvais garçon (il peut même se révéler capable d’abnégation quand il propose d’être jeté au feu à la place de son ami Arlequin ou quand il se jette à l’eau pour essayer de sauver Geppetto), mais il est influençable et très naïf et le discours des tentateurs est bien séduisant !

Chaque fois qu’il prend conscience d’avoir commis une faute, il la regrette sincèrement et il prend aussitôt de bonnes résolutions. Il n’est malheureusement pas capable de les tenir longtemps (que celui qui a toujours scrupuleusement tenu toutes ses résolutions lui jette la première pierre). Saint Paul lui-même le confesse : « … ce qui est à ma portée, c’est d’avoir envie de faire le bien, mais pas de l ’accomplir. Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas. » (Rom 7-18) et encore : « Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais dans tout mon corps, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que suit ma raison » (Rom 7-22,23). De même saint François de Sales disait : « La frontière entre le royaume du bien et le royaume du mal passe par mon cœur ».

La souffrance

Cette prise de conscience de Pinocchio ne résulte pas de belles théories ni de grands discours, mais de la souffrance qui est la conséquence de ses mauvaises actions. On notera que la souffrance physique a même pour premier rôle de préserver la vie. En effet, si Pinocchio a eu les pieds brûlés par le réchaud, c’est par ce qu’il n’a ressenti aucune douleur. L’insensibilité à la douleur, loin d’être un avantage, est une maladie redoutable. La souffrance, à condition de ne pas être trop écrasante, peut conduire à une réflexion salutaire : « Avant d’avoir souffert, je m’égarais » peut-on lire dans le psaume 119 (verset 67).

On peut même dire que c’est une chance pour Pinocchio que la sanction soit pratiquement immédiate. Tenté par l’appât du gain, il se laisse entraîner très loin pour planter ses quelques pièces d’or dans le Champ des miracles, supposé apte à les faire fructifier. En rentrant, il est attaqué par des assassins qui le pendent à un arbre. Il est tiré de cette mauvaise posture par la Fée qui cherche à savoir ce qui s’est passé. N’osant pas lui avouer sa part de responsabilité dans cette mésaventure, il s’embrouille dans des inventions ; mais à chaque nouveau mensonge, son nez s’allonge un peu plus, jusqu’à l’empêcher de passer par les portes.

Arrêtons-nous un instant sur le personnage de la Fée. Elle semble évoquer la Vierge Marie par son comportement maternel et protecteur. Il y a aussi cette mystérieuse couleur bleue, celle de ses cheveux d’abord, puis celle de la toison de la chèvre dont elle prend l’apparence, celle enfin qu’elle transmet à Pinocchio quand elle arrive enfin à le transformer en un vrai petit garçon aux yeux bleus.

Une autre de ses fugues de Pinocchio se termine par une grande humiliation : sa paresse l’ayant conduit au Pays des joujoux où toute occupation consiste à s’amuser, il se trouve transformé  en ânon ! L’allongement de son nez et plus encore sa transformation en ânon sont des signes d’une rupture d’harmonie. Mais une humiliation peut être salutaire. Sainte Bernadette, qui a elle-même subi beaucoup d’humiliations, disait : « Il faut beaucoup d’humiliations pour faire un peu d’humilité. »

En outre, pour Pinocchio, il ne s’agit pas seulement de sa propre souffrance (que l’on peut comparer à celle du fils prodigue revenant vers son père poussé par la faim), mais de la souffrance qu’il a infligée à des personnes chères (son père ou la Fée devenue pour lui comme une mère) et qui lui cause du remords. On voit apparaître la notion de péché qui se définit comme un refus de l’amour de Dieu. Pinocchio est capable d’aimer et c’est ce qui le sauve. Dans une méditation parue dans le journal «  La Croix  », Gérard Naslin écrit : « … il nous faut passer, nous aussi, par la souffrance qu’occasionne tout amour, dans la mesure où il est l’oubli de soi pour être don fait aux autres. Alors, mais alors seulement, nous aussi nous connaîtrons la résurrection ».


Le passage par la mort

Saint Paul met en garde ses correspondants romains : « Qu’avez-vous récolté à commettre des actes que vous regrettez maintenant ? En effet, ces actes mènent à la mort » (Rom 6,21). Pinocchio frôle plusieurs fois la mort. Quand il se trouve pendu à l’arbre, son réflexe est un cri vers son père : « Oh ! Mon cher papa, si tu étais ici ! » qui n’est pas sans rappeler le cri du Christ en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

Sans nouvelles de Pinocchio, Geppetto part à sa recherche. Pour cela, il n’hésite pas à affronter la mer qui, dans la Bible , est le symbole des forces du mal et de la mort. Englouti par le Requin, il se trouve plongé dans l’obscurité. Quand Pinocchio se préoccupe enfin du sort de son père et part sur ses traces, il aboutit aussi dans les entrailles du Requin. Ceci rappelle évidemment l’histoire de Jonas avalé par un « gros poisson ». Lorsque Jésus dit : « A cette génération, il ne sera donné d’autre signe que celui de Jonas », il veut dire que les trois jours passés par Jonas dans le ventre du poisson préfigurent les trois jours que lui-même passera dans le tombeau, c’est un passage par la mort. De même, pour Pinocchio, cette expérience sera décisive.

La rédemption

Pinocchio court de grands dangers dont il ne peut se sortir seul. A l’image du bon Berger, Geppetto est allé à la recherche de son fils perdu. Il et alors affronté à l’obscurité. C’est encore une allusion au Berger qui dit : « … je veillerai sur mes brebis et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de brouillard et d’obscurité » (Ezéchiel 34,12).

Mais, de même que le salut offert par Jésus n’est efficace que s’il est accueilli, le sacrifice de Geppetto ne servirait à rien si Pinocchio n’allait pas aussi à la recherche de son père. Quand Pinocchio est avalé par le Requin, il est frappé par l’obscurité. Le début du salut, vient d’une « petite lueur ». C’est en acceptant de se laisser guider par cette lueur qu’il retrouve Geppetto et qu’il peut confesser ses fautes, recevoir le pardon, source pour tous les deux d’une explosion de joie.

La résurrection

De même que le Christ , en s’incarnant pour sauver les hommes, a accepté de devenir vulnérable et d’être totalement livré aux mains des hommes, Geppetto, en partant à la recherche de Pinocchio, est devenu vulnérable et se trouve à la fin en état de grande faiblesse, totalement dépendant de Pinocchio. Mais c’est alors qu’il est le plus fort puisque c’est alors que son amour si intense devient contagieux et gagne (dans tous les sens du terme) Pinocchio.

C’est une résurrection pour ce dernier qui se montre alors capable d’actions héroïques pour sortir Geppetto des entrailles du monstre ; mais ce n’est pas cet héroïsme qui peut le sauver, mais le fait de sortir de son égoïsme et de se tourner vers les autres.

A plusieurs reprises déjà, la Fée avait cherché à faire de Pinocchio un véritable enfant ; mais le comportement de Pinocchio avait mis obstacle à ce projet comme on remarque que Jésus était parfois empêché de faire des miracles à cause de l’incrédulité (et parfois même de l’hostilité) de ceux qu’Il voulait aider. En ouvrant son cœur à l’amour, Pinocchio est complètement transfiguré et devient un « bel enfant » qui fait la joie de son entourage, comme l’explique Geppetto : « … dès que les enfants, de méchants qu’ils étaient, deviennent bons, ils ont le pouvoir de conférer une allure nouvelle et attrayante à toute la famille. »

Le Grillon parlant, que l’on croyait mort, réapparaît et pardonne à Pinocchio qui devient lui-même capable de pardonner à son camarade de classe Lumignon (celui-ci s’était rangé du côté du Renard et du Chat pour l’entraîner au Pays des joujoux et avait été sanctionné plus durement que Pinocchio). Le Renard et le Chat, symboles des puissances du mal, ne sont plus que des infirmes inoffensifs. L’ancien pantin n’est plus qu’une chose morte, mais qui subsiste comme un rappel pour éviter à Pinocchio de retomber dans ses erreurs passées. Selon la                recommandation de saint Paul, Pinocchio s’est dépouillé du vieil homme pour entrer dans sa nouvelle vie.

                               Danielle Hutzler-Barre

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