Diacres, pour quoi faire ? Par Mgr Brunin

Publié le par AS

L’appel et l’ordination au diaconat permanent que vous allez vivre dans le diocèse de Gap est une heureuse occasion de réfléchir au sens et à la portée de cet événement pour la vie de votre Eglise diocésaine. Le diaconat est souvent mal connu, les contours de ce ministère qui fait de celui qui le reçoit, un clerc participant de l’institution hiérarchique de l’Eglise, demeurent flous. Pourtant, ce flou peut être une chance pour donner forme à ce ministère qui remonte aux origines de l’Eglise apostolique. Réfléchir, comme nous le faisons ce soir, à la signification du diaconat, c’est s’interroger sur les conditions et les formes de la mission de l’Eglise qui est sa raison d’être et sa nature.

Deux mots d’histoire

Une tradition bien établie a vu l’origine du diaconat dans l’institution des Sept en Actes 6, 1-6. Dans l’adresse de la lettre aux Philippiens (1, 1), saint Paul salue les diacres avec les évêques. Enfin, dans la 1ère Lettre à Timothée, Paul énumère les qualités et les vertus nécessaires à l’accomplissement du ministère diaconal. Le diaconat occupe ainsi, dès la période apostolique, le degré initial de l’ordre hiérarchique.

L’institution du diaconat fut florissante dans l’Eglise d’Occident jusqu’au Vème siècle. Ensuite, elle déclina jusqu’à devenir une étape intermédiaire pour les candidats à l’ordination presbytérale.

Le Concile de Trente, dans sa volonté réformatrice qui le conduisait à ré-inventorier les richesses de la Tradition , a tout logiquement prescrit que le diaconat fut  restauré conformément à sa nature propre, comme une fonction originaire dans l’Eglise. Mais cette prescription est restée lettre morte.

Dans la Constitution sur l’Eglise, Lumen gentium, promulguée le 21 novembre 1964, les pères conciliaires mentionnent que « les évêques ont reçu, pour l’exercer avec l’aide des prêtres et des diacres, le ministère de la communauté ». Le Concile Vatican II décida donc de rétablir le diaconat « en tant que degré propre et permanent de la hiérarchie », laissant le soin aux épiscopats locaux de le décider région par région, et ouvrant la possibilité – « si le Pontife romain y consent » - de conférer le diaconat à des hommes mûrs, même mariés.

Cette décision fut prise par Paul VI, dès le 18 juin 1967, dans la Lettre apostolique Sacrum diaconatus ordinem. Il y fixe les règles générales d’une restauration du diaconat permanent dans l’Eglise latine. Dès 1967, les évêques de France ont confié au Comité National du Diaconat la formation des premiers diacres permanents. Les premières ordinations ont été célébrées en 1970, durant le Temps pascal.

Les raisons d’un rétablissement

On peut s’interroger sur les raisons qui ont conduit les pères conciliaires à décider le rétablissement du diaconat.

- rétablir une antique tradition

La première fut le souhait de renouer avec une antique tradition. A partir des écrits de Tertullien et de saint Irénée, les pères conciliaires ont mené une réflexion approfondie sur l’Eglise locale. Celle-ci se définit comme « une portion du Peuple de Dieu confiée à un évêque pour qu’aidé de son presbyterium, il en soit le pasteur ». Tout naturellement, le Concile a été amené à repenser le ministère épiscopal. Comment le pouvait-il sans rencontrer la nécessité de repenser les deux autres ordres de l’institution hiérarchique, à savoir le presbytérat et le diaconat ?

Par le jeu des évolutions de l’histoire, le diaconat avait été quasi totalement absorbé dans le presbytérat. La structure ternaire du ministère apostolique que Lumen gentium a remise en valeur dans la ligne de saint Irénée,  avait été amputée trop longtemps d’un de ses éléments. Paul VI le reconnaît lorsqu’il écrit : « l’ordre du diaconat ne doit pas être considéré comme un pur et simple degré d’accession au sacerdoce ». Un des fruits du Concile fut la restitution du diaconat dans sa permanence et dans sa consistance. En effet, sauf à ne pas reconnaître la spécificité du diaconat, on ne pouvait se satisfaire de voir disparaître le ministère de la diaconie dont les écrits apostoliques attestent la présence et l’action en lien avec le ministère épiscopal et le ministère presbytéral.

- l’approche renouvelée du mystère de l’ Eglise et de sa mission

Une seconde raison est à chercher du côté de la réflexion conciliaire sur le mystère de l’Eglise qui, s’originant dans la communion trinitaire, est par nature missionnaire, puisque résultant de l’envoi du Fils et de l’Esprit par le Père. Dieu voulant rendre l’humanité participant à sa communion d’amour, a missionné le Fils et l’Esprit. L’Eglise est le rassemblement de ceux et celles qui sont rejoints et touchés par l’amour du Père. Ils forment le corps du Christ animé par l’Esprit. L’Eglise est ainsi la trace historique et sociale du mouvement de Dieu vers notre humanité pour la sauver, pour la faire communier à son amour et lui offrir le bonheur en la rendant participante de sa Vie. Ainsi, l’Eglise est par nature missionnaire, puisqu’elle naît de ce mouvement d’amour de Dieu vers tous les hommes.

On comprend pourquoi la prise en compte du rapport de l’Eglise à la société humaine est au cœur de l’ecclésiologie de Vatican II. Gaudium et spes n’est pas à Lumen gentium, ce que les travaux pratiques sont à un cours ou ce que des illustrations sont à un texte. Les réflexions conciliaires contenues dans la Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps, obligent autant que le contenu de la Constitution dogmatique sur l’Eglise car elles déploient les dimensions du mystère de l’Eglise dans sa relation au monde qui actualise et donne corps à la relation même de Dieu à l’humanité.

Sortant d’une période de suspicion vis-à-vis du monde, se libérant de la diabolisation de la société marquée par la modernité, l’Eglise a voulu penser sa relation aux hommes sous le double signe du dialogue et du service. La restauration du diaconat permanent, même s’il était trop de dire que les pères conciliaires en avaient une pleine conscience, participe de cet appel de l’Eglise à se faire « conversation avec le monde » : la Constitution sur la Révélation , Dei verbum n°2,  parle de l’entretien de Dieu avec les hommes, comme avec des amis. Dans Evangelii nuntiandi, Paul VI affirme que « l’Eglise se fait dialogue, l’Eglise se fait conversation » et « servante des hommes » : se reconnaissant prise dans un compagnonnage d’humanité, l’Eglise se propose de s’adresser à tous, pour éclairer le mystère de l’homme et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps » (Gaudium et spes, n° 10).

Dans la foi, nous pouvons tenir que l’Esprit Saint, inspirant les pères conciliaires dans l’approfondissement du mystère de l’Eglise, communion et mission, a aussi inspiré dans la même dynamique et la même logique, la restauration du diaconat permanent.

Avant d’honorer la commande passée pour ce soir, « le diaconat permanent, pour quoi faire ? », j’ai voulu dans cette approche historique et théologique, réfléchir à cette autre question : « le diaconat permanent, pourquoi ? ».

L’hypothèse que je formule à l’issue de cette première partie de ma réflexion qui reprend la dynamique interne de l’ecclésiologie mise à jour à Vatican II, est la suivante : le ministère diaconal a été rétabli dans sa permanence et sa consistance pour que les munera qui reviennent aux diacres puissent aider l’Eglise à vivre sa mission dans la dimension de dialogue avec le monde et de service des hommes.

Si vous acceptez cette hypothèse, vous pouvez poursuivre le chemin pour entrer dans le questionnement : « le diaconat permanent, pour quoi faire ? ».

Une nouvelle chance offerte par le diaconat permanent

Ordonner des diacres permanents, c’est un signe d’espérance en l’avenir de l’Eglise dans son rapport avec la société … c’est une volonté de se risquer sur des terrains nouveaux pour y annoncer l’Evangile et servir les hommes … c’est une responsabilité pour la communauté qui s’engage à accompagner celui qui reçoit ce ministère.

- un ministère toujours référé à une communauté

Il n’y a pas de ministère en dehors du ministère de l’Eglise qui actualise la mission de Dieu. Avant la pluralité des ministères, il y a l’unique ministère de l’Eglise qui témoigne activement que le Christ continue à vivre la mission que son Père lui a donnée : révéler le visage d’un  Dieu Père de tous les hommes, rassembler l’humanité dans une communion d’amour, préparer le monde à accueillir le Règne de Dieu.

Il ne peut donc pas y avoir de francs-tireurs dans la mission. C’est vrai aussi pour le ministère du diacre. Il vit d’une double référence à la communauté (évoquée par l’expression « ministère du seuil ») : la communauté rassemblée (pas de diacres SCF = sans communauté fixe d’appartenance)  et la communauté à faire naître dans un lieu ou un milieu où le diacre est envoyé. (cf. évangélisation et communauté : on n’évangélise jamais sans l’Eglise ou à côté de l’Eglise … on évangélise en faisant exister des communautés … l’annonce de la Parole ne va jamais sans la création d’un espace - temps et lieu - où celle-ci est accueillie, partagée et opérante pour transformer les cœurs et changer la vie.

- le service de la double fraternité

Situé au sein de la communauté, le diaconat permanent est appelé à servir la double fraternité : fraternité avec l’ensemble des frères en Jésus-Christ… mais aussi fraternité qui a vocation à rejoindre tout homme.

La fraternité est la visée de la diaconie : cela dit plus que la simple solidarité, l’aide humanitaire … Viser à créer les conditions de la fraternité, c’est – à cause de Jésus et de l’Evangile - vouloir faire histoire avec celui dont jusqu’ici j’étais étranger.

Le diacre n’assure pas le service social de la communauté chrétienne, mais il place les membres de la communauté dans la perspective de la fraternité universelle qui est au cœur de la foi au Christ. Il lui faut chercher à ouvrir les chrétiens à la présence de ceux qui, jusqu’ici, leur semblent loin ou étrangers pour que les cœurs deviennent fraternels, pour que les mains se tendent et que le partage advienne. Les autres, les tenus à distance de la communauté, les pauvres et les exclus ont une autre place à avoir que dans l’intention de prière universelle.

Les diacres rappellent sans cesse qu’on ne peut être l’ Eglise du Christ sans ceux qui sont encore loin. Faire Eglise avec les plus loin, les plus pauvres : c’est l’horizon du service de la fraternité que les diacres assurent pour que les disciples du Christ soient davantage ouverts et fraternels.

- Dans la communauté rassemblée,
au service de la liturgie
au  service de la Parole
au service de la charité

Les diacres permanents ne sont pas des pis-aller ni des supplétifs de prêtres.

Situés au cœur des communautés, ils ont mission d’entraîner dans l’aventure de la foi vécue dans sa totalité par la relation intime avec Dieu dans la prière et la liturgie , l’écoute de la Parole , la rencontre des hommes dans un souci de servir la charité de Dieu.

Vatican II parle de la diaconie de la liturgie , de la diaconie de la Parole et de la diaconie de la charité (Lumen gentium n° 29). Cette façon de parler de la triple fonction du diacre a l’avantage de rappeler le lien vital à la communauté. Elle invite aussi à ne pas limiter le diaconat au seul domaine des œuvres de charité. A l’Assemblée de Lourdes 1995, les évêques invitaient à « ne pas séparer le service des frères de la proclamation de l’Evangile et de la célébration du mystère christique ».

            diaconie de la Parole  :

Le service de la Parole est essentiel et premier car « Le Peuple de Dieu est rassemblé d’abord par la Parole du Dieu vivant … Nul ne peut être sauvé sans avoir cru … C’est la Parole de salut qui éveille la foi dans le cœur des non-chrétiens et qui la nourrit dans le cœur des chrétiens ; c’est elle qui donne naissance et croissance à la communauté des chrétiens ; comme le dit l’apôtre : ‘la foi vient de ce qu’on entend, ce qu’on entend vient par la Parole du Christ ’ ( Romains 10, 17 ) … la proclamation de la Parole est indispensable au ministère sacramentel lui-même, puisqu’il s’agit des sacrements de la foi, et que celle-ci a besoin de la Parole pour naître et se nourrir.» C’est la Parole de Dieu qui engendre à la foi.

Le service de la Parole se vit de quatre façons : le témoignage de vie parmi les hommes ; l’annonce de l’Evangile aux personnes qui ne le connaissent pas ; la prédication et l’enseignement dans la communauté des fidèles du Christ  ; la mise en rapport de l’Evangile avec les événements de la vie et du monde (cf. Presbyterorum ordinis n° 4).

Le service de la Parole se vit aussi dans l’élaboration d’une Parole d’Eglise qui soit audible dans un groupe humain particulier dans lequel le diacre est inséré.

            diaconie de la liturgie  

C’est la foi suscitée et ravivée par l’accueil de la Parole de Dieu qui célèbre le don de Dieu dans les sacrements et la vie liturgique. Le service liturgique du diacre est constitutif de son ministère ordonné. Ce qu’il vit dans la célébration ne peut se confondre avec les tâches confiées à des fidèles laïcs dans la liturgie.

Le service de l ’autel en lien avec le prêtre et l’évêque, la présidence des baptêmes, des mariages et des funérailles chrétiennes sont directement liés à l’ordination diaconale. Le diacre signifie que toute célébration liturgique est l’œuvre du Christ qui rassemble ses amis, les nourrit de sa Parole et de son Pain, les invite à s’offrir avec Lui au Père et les envoie pour annoncer l’Evangile.

Le service de l ’autel assuré par le diacre atteste au cœur de la célébration liturgique, de son lien avec le service des hommes. Le culte rendu à Dieu et le service des frères sont les deux faces de l’unique culte chrétien. C’est pourquoi le diacre renvoie l’assemblée de la table eucharistique à la table du partage avec les hommes, et en priorité avec les plus pauvres.

            diaconie de la charité

Le service de l ’autel où se reçoit la vie de Dieu, se déploie dans le service de la charité qui est aussi service de la Vie. Le diacre appelle la communauté à travailler à créer les conditions pour la Vie de Dieu reçue et célébrée puisse advenir pour tous les hommes. Ici encore, il importe de ne pas couper le diacre de la communauté. Il n’est pas l’agent social de la communauté pour les gens lointains et pauvres. Il travaille à mettre la communauté en état de servir la charité de Dieu qui veut atteindre tous les hommes, en priorité les plus pauvres.

Ces trois dimensions de la diaconie sont à penser ensemble, comme se renvoyant l’une à l’autre et se fécondant mutuellement.

Appeler des hommes au diaconat permanent, c’est permettre aux  communautés chrétiennes de se renouveler dans leur ouverture aux autres, dans l’annonce de l’Evangile, dans l’approfondissement de leur relation à Dieu et aux hommes et dans le service de l ’homme au nom de l’Evangile.

« Diacres, pour quoi faire ? » : au-delà de ce qu’ils feront pour mettre en œuvre le don de leur ministère pour l’Eglise, il y a surtout ce qu’ils vont permettre et rendre possible comme renouvellement missionnaire de la communauté.  

Une Eglise qui voudrait vivoter et ronronner ne doit pas interpeller en vue du diaconat. Je rends grâce au Seigneur avec vous pour le don qu’Il fait à l’Eglise qui est à Gap.

+ Mgr Jean-Luc Brunin
Evêque d'Ajaccio

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