Lettre ouverte à mes frères aînés dans le sacerdoce

Publié le par AS

Lors du récent repas que j’ai partagé avec vous à la résidence des prêtres âgés vous avez évoqués de vieux souvenirs avec de la lumière plein les yeux et parfois aussi des larmes. J’ai été touché par vos récits imprégnés d’humour mais aussi d’émotion.

Lors d'un déjeuner avec les prêtres âgés du diocèse, à la Maison épiscopale


Vous m’avez raconté vos premiers pas dans le ministère, il y a plus de cinquante ans. Les presbytères d’alors n’avaient ni eau, ni électricité, ni chauffage, aucune commodité sanitaire. Vous deviez descendre jusqu’à la rivière pour faire votre toilette, sous le regard amusé des gamins du village. Vous parcouriez les paroisses dont vous aviez la charge, à bicyclette ou, dans les secteurs un peu plus argentés, à moto. N’est-ce pas l’un d’entre vous qui a, en quelque sorte, inventé la première moto des neiges en fixant un ski sur la roue avant de sa moto ? Et vous qui deviez parcourir 6 kilomètres aller-retour pour atteindre le téléphone le plus proche ! Et vous qui aviez revêtu votre soutane neuve pour rendre visite à l’un de vos confrères plus âgé qui vous a finalement réquisitionné durant trois jours, toujours en soutane car il n’était pas question de la retirer, pour faire de la maçonnerie. Vous êtes rentré chez vous tout penaud, votre nouveau vêtement maculé de ciment ! Et vous qui évoquiez avec des larmes dans les yeux les rudes conditions de vie imposées à votre maman qui vous accompagnait… Et vous qui avec humilité et modestie m’avez confié avoir été un piètre professeur alors que chacun reconnaît en vous un enseignant brillant qui a formé plusieurs générations de prêtres et de laïcs. La suite des anecdotes serait bien longue encore, c’est pourquoi je vous ai invité à coucher vos riches souvenirs sur papier.

Et puis… Et puis au terme de cette évocation l’un de vous a prononcé ces pa rol es qui m’ont atteint en plein cœur : « Aujourd’hui, parvenu à la dernière étape de ma vie, j’ai la douloureuse sensation d’avoir tout raté ». Ce sentiment semblait être partagé par d’autres de vos confrères.

Je ne puis entendre ce constat sans vous dire combien vous êtes dans l’erreur avec de telles mauvaises pensées. Non, vous n’avez pas tout raté ! Comme tout un chacun, vous avez commis des erreurs, des maladresses, votre vie a été jalonnée d’épreuves, d’échecs, mais aussi de moments de bonheur. Cela vous permet-il de dire que vous avez tout raté ?

Non ! Vous êtes au contraire à mes yeux une génération de prêtres qui mérite le respect. Vous étiez pour la plupart en pleine force de l’âge au moment où l’Eglise a connu l’un des plus importants bouleversements de son histoire. Celui provoqué par le Concile Vatican II. Avec fidélité, vous avez accepté ce renouveau qui, dans certains cas, a réclamé une véritable conversion. Vous avez dû faire face à bien des remous, contestations, incompréhensions, avec ce que tout cela comporte d’injustices et parfois même de calomnies.

Lorsque vous êtes entrés au séminaire, vous l’avez fait sans imaginer ce que serait l’Eglise dans 20 ou 30 ans. Une Eglise considérée alors comme immuable. Vous mettiez votre jeunesse, votre foi au service de l ’Eglise sans plan de carrière, disponible pour servir vos frères là où l’Eglise vous enverrait. Vous n’aviez pas la prétention d’être des prophètes, ni des réformateurs imbus de vanité prétendant savoir, vous et vous seul, ce qu’il fallait entreprendre pour restaurer l’Eglise. Vous  étiez habités d’un seul désir, celui d’être des passeurs entre Dieu et les hommes, et souvent, vous y êtes parvenus.

Alors non, non, ne dites pas que vous avez tout raté. Aujourd’hui encore l’Eglise continue à vivre grâce à vous, les anciens. Jusqu’au bout de vos forces vous restez d’humbles serviteurs.

Non, vous n’avez pas tout raté ! L’Eglise vit dans le temps, elle est traversée par les mêmes problèmes que connaît la société. Divine, elle est aussi humaine. Elle est petite et faible par les hommes qui l’incarnent, et grande, forte, belle par l’Esprit qui l’anime. Il serait injuste de vous rendre seuls responsables des difficultés que l’Eglise connaît en ce temps.

Non, vous n’avez pas tout raté ! Vous avez creusé les sillons comme de vrais laboureurs. Ceux-ci ne perçoivent pas toujours la trace dans le brouillard mais rien ne les arrête. Vous, vous saviez qu’au bout du sillon, le Christ vous attendait.

Merci, oui merci à vous qui êtes mes frères aînés dans la foi.

            + Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
               Evêque de Gap

Publié dans Actualité

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Jeannine 22/09/2006 18:55

Merci pour cette magnifique lettre aux prêtres aînés qui montre, si besoin était, combien vous vous souciez d’eux. Je suis certaine qu’ils en sont très touchés.

Pierre 22/09/2006 10:40

Père Evêque, j’ai bien lu votre Lettre ouverte aux prêtres aînés. Pleine d’attention, de réalisme et de délicatesse envers leur ministère dans des conditions difficiles, et d’encouragement quand il leur vient le sentiment d’avoir « raté » des aspects. Cette lettre leur sera un « coup de pouce » d’espérance.
 

Mgr Tony Anatrella 22/09/2006 10:14

J’ai beaucoup apprécié la magnifique lettre ouverte que vous avez adressée aux aînés dans le sacerdoce. Il est bien de leur rendre ainsi témoignage, et encore davantage lorsque certains, à tort, ont le sentiment d’avoir tout raté. J’ai souvent entendu ce ressentiment de prêtres à l’égard de leur personne et de leur ministère. Ils ont quand même semé sans toujours voir le résultat.

Le Christ nous le dit, « les uns sèment, les autres moissonnent ». Je vous félicite d’être aussi attentif à vos prêtres. C’est l’une des nobles tâches de l’évêque que vous accomplissez avec une charité inventive.

Chantal 22/09/2006 09:47

Bravo, Monseigneur, votre discours aux prêtres âges de votre diocèse m'a beaucoup touchée. C'est vrai qu'ils en ont bavé pour la plupart, et qu'ils doutent souvent de ce qu'ils ont fait, et j'aime chaque mot de ce que vous avez dit. Bonne rentrée a vous et a votre diocèse.
 

 
 

Jacqueline HESSE 21/09/2006 21:59

Je suis également très touchée qu'un Evêque puisse réconforter ses frères prêtres de cette façon.
Merci