"Le premier média de Dieu, c’est chaque chrétien"

Publié le par AS

Homme d’Eglise reconnu, Mgr Jean-Michel di Falco vit sa trente-cinquième année de prêtrise ; pendant huit ans, en tant que porte-parole de la Conférence des évêques de France, il fut un familier des micros et des plateaux de télévision. Aujourd’hui responsable de la communication pour le diocèse de Paris, président de Radio Notre-Dame et du conseil éditorial de la chaîne KTO, il anime au sein de l’épiscopat le COPIC, Comité Permanent pour l’Information et la Communication et à Rome, Consulteur au Conseil Pontifical pour les médias. Ce faisant, Mgr Jean-Michel di Falco nous paraît se situer aux confins du « croire » et du « faire croire », même si l’entretien qui suit lui donne l’occasion de relativiser cette dernière notion, de la repousser même. Il nous a reçus au siège du diocèse de Paris, le 7 janvier 2003.

 

LVR : Comment fonctionne la communication de l’Eglise sur le territoire français ? Peut-on parler en terme de « stratégie » de communication ?

 

J.-M.d.F. : Jacques Séguéla a dit un jour que l’Eglise avait beaucoup d’avance en terme de communication. Les raisons qu’il en donnait n’avaient d’ailleurs pas plu à tout le monde.  Je le cite tout de même « l’Eglise a un slogan (« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé ») et un logo (le crucifix.) Il y a plus de deux mille ans : Douze apôtres, quelques femmes, quelques disciples, sans moyens, sans érudition particulière, et aujourd’hui, environ deux milliards de chrétiens. Ce qui faisait dire à Séguéla que le bilan était plutôt positif…

Plus sérieusement, je réponds non à votre question, la communication fait partie de l’être même de l’Eglise. Elle est communication, c’est la définition que je placerais en premier. C’est sa vocation pour conduire à la communion avec le Christ. Les sacrements sont en quelques sorte des actes de communication entre Dieu et son peuple..

l’Eglise n’a pas vraiment de « stratégie » de communication. De plus je n’aime pas ce terme emprunté au vocabulaire militaire. Pour le reprendre tout de même disons que, si stratégie il y a, elle est définie par cette parole du Christ : « Allez enseigner toutes les nations… » Pour y parvenir, plusieurs diocèses ont fait des plans de communication. Globalement l’Eglise a un déficit en terme de communication. Pourquoi ? Il y a de nombreuses raisons, j’en évoquerai quelques-unes. J’ai le sentiment que l’Eglise de France est restée « traumatisée » depuis la Révolution. Elle a vécu de manière conflictuelle la séparation d’avec l’Etat, sans parler de la tradition particulièrement anticléricale de notre pays… Bref, l’Eglise donne parfois l’impression d’avoir peur d’elle-même ; d’où une tendance à une discrétion excessive. Elle est trop effacée alors qu’elle devrait faire plus souvent entendre sa voix. Parler aux noms des sans voix ! Etre parfois même provocatrice.  L’Eglise a reçu et reçoit encore beaucoup de coups. Dans certains cas même, elle devient le bouc émissaire. (Pensez au sida et au préservatif). De nombreux efforts sont faits pour mieux communiquer, mais faute de moyens et d’une volonté pastorale, elle ne parvient pas à dépasser un cap : elle prend trop rarement des initiatives, submergée qu’elle est pour répondre aux questions des médias. De plus, je ne suis pas certain (c’est une litote) que l’ensemble de mes confrères mesurent l’importance de la communication dans la société d’aujourd’hui. Pour certains d’entre eux, elle n’est pas une priorité. Mais les choses changent, notamment avec l’arrivée en responsabilité de ceux qui pensent que la société actuelle impose à l’Eglise une structure de communication forte.

 

LVR : L’Eglise se construit-elle une image, à laquelle elle voudrait aujourd’hui faire adhérer ? Comment veut-elle qu’on la perçoive ? Que cherche-t-elle à faire croire ?

 

J.-M.d.F. : Permettez-moi de vous dire que votre question me donne l’impression que vous traitez l’Eglise comme un produit, et que ceux qui sont chargés de sa communication chercheraient quel est le meilleur emballage pour promouvoir ce produit ! Elle ne cherche pas à « faire croire » mais à être  un signe de sa foi en Jésus-Christ.

Cependant, je peux dire que pour des événements ponctuels les JMJ (Journées mondiales de la Jeunesse, ndlr) par exemple, l’Eglise a fait appel à des conseillers en communication. Nous procédons, aussi, par appel d’offres. La dernière fois, c’était pour l’habillage de la chaîne de télévision catholique KTO. Nous avons vu cinq ou six entreprises et nous avons choisi, en comité, le projet qui nous semblait le mieux correspondre à ce que nous voulions.

 

LVR : Quels sont vos critères de choix ?

 

J.-M.d.F. : Au risque de vous surprendre, le critère économique est souvent déterminant. L’Eglise de France est l’une des plus pauvres d’Europe ; je ne dis pas misérable, mais l’une des plus pauvres. Les immeubles que possède l’Eglise abritent dans la plupart des cas les bureaux des différents services. Les gens jugent par rapport à ce qu’ils voient, et leur ignorance est telle qu’ils pensent que l’Eglise est propriétaire de  toutes les églises et presbytères, de Notre-Dame de Paris, des cathédrales… En réalité l’Eglise n’est qu’affectataire.  Ce sont l’Etat et les communes qui ont la charge de gérer ce patrimoine. La visibilité immobilière laisse penser que l’Eglise est très riche. C’est une erreur !

 

LVR : Quel intérêt a aujourd’hui l’Eglise  à être présente dans les médias ?

 

J.-M.d.F. : Quand saint Paul arrive à Athènes, il se rend à l’aréopage.  Il sait que sur cette place publique il va retrouver des gens dont les croyances sont diverses. La télévision est la place publique des temps modernes. C’est une nécessité pour l’Eglise d’être présente sur cette place et de faire  entendre sa voix parmi les autres voix. Les cathédrales du XXIème siècle seront médiatiques. Ce n’est pas un défi pour elle d’être présente, c’est un devoir ! De la même façon, que je considère comme un devoir que nous, prêtres, nous regardions  à la télévision ce que tout le monde regarde et pas seulement les émissions dites culturelles. Ne serait-ce que pour savoir quelle est la culture que la télévision véhicule et qui façonne celle de millions de français. Nous devons connaître le langage de nos contemporains pour parler de Dieu dans la langue des hommes.

 

LVR : Le télévangélisme a-t-il un intérêt pour vous ?

 

J.-M.d.F. : La messe n’est pas un concert ! Le Pape, les évêques, les prêtres, les diacres ne sont pas des gouroux ! Ils sont des « médiateurs » pour indiquer le chemin qui conduit au Christ et accompagner ceux qui l’empruntent.

 

LVR : Quel est le plus chrétien des médias ? Le message évangélique passe-t-il mieux par le son ou par l’image ?

 

J.-M.d.F. : J’ai eu peur, je croyais que vous alliez me demander quel était le média le plus chrétien de la presse catholique (rires). Le média qui convient le mieux à l’Eglise, c’est la radio. Pourquoi ? Parce que c’est le média des plus pauvres. Tout le monde peut posséder une radio. En Afrique par exemple, l’Eglise de France aide les évêques à monter leurs propres stations de radio. La radio peut pénétrer partout, dans les villages en brousse souvent très éloignés des villes.  C’est le média le moins coûteux et on peut l’écouter sans savoir lire ni écrire.

 

LVR : Les médias participent-ils selon vous de la laïcisation de la société contemporaine ? Que pensez-vous du traitement réservé par les journalistes "généralistes" aux sujets religieux ?

 

J.-M.d.F. : La relation qui s’établit entre la télévision plus particulièrement, et ceux qui la regardent a quelque chose d’une religiosité païenne.  Dans un certain nombre de cas, la télévision se substitue à la religion, comme à la plupart des institutions d’ailleurs. Elle se positionne en magistère ! C’est elle qui définit ce qui est bien et ce qui est mal. Pour les journalistes « généralistes » traitant de religion c’est l’anecdotique, le marginal, le scandale qui les intéressent. Cela ne peut évidemment pas rendre compte de ce qu’est la réalité de l’Eglise et de celle que vivent plusieurs millions de chrétiens.

 

LVR : Pensez-vous que l’Eglise est bien accueillie dans les médias ?

 

J.-M.d.F. : Difficile de répondre à votre question. L’Eglise sera plus ou moins bien accueillie selon le sujet abordé ! Les journalistes informateurs religieux disent qu’il est de plus en plus difficile de faire passer un sujet ou un papier.

 

LVR : Mais l’Eglise n’a-t-elle pas donné, sur certaines querelles comme celle du préservatif, une image qui méritait qu’on la malmène, ne serait-ce que pour lui faire comprendre les changements de la société ?

 

J.-M.d.F. : Il y a des pages de l’histoire de l’Eglise dont nous n’avons pas de raison d’être fiers. L’Eglise est faible et forte à la fois. Elle est faible des faiblesses des hommes qui la constituent et forte de l’Esprit qui l’anime. Quant à la polémique  autour du préservatif, c’est l’exemple même de la désinformation. On dit : le Pape condamne  le préservatif. Faux ! Il n’en a jamais parlé. En revanche, c’est vrai, il rappelle régulièrement qu’il faut être fidèle lorsqu’on est marié et s’abstenir de relations sexuelles lorsqu’on ne l’est pas.

Parce qu’il rappelle ces valeurs, certains en concluent qu’il condamne l’usage du préservatif. Pendant des années, en tant que porte-parole, j’ai toujours dit : L’Eglise vous montre le chemin qu’il faut emprunter si vous voulez vivre votre foi dans la fidélité au Christ, et elle vous accompagne sur ce chemin. Mais si vous ne parvenez pas à vivre cet idéal, alors vous n’avez pas le droit d’être suicidaire, vous n’avez pas le droit d’être criminel, et utilisez le préservatif.

 

LVR : Pourquoi ce message n’est-il jamais passé ? Nous nous souvenons d’un passage au Cercle de minuit de Laure Adler où vous disiez exactement cela, en ajoutant même que l’on ne vous avait pas démis de vos fonctions malgré ce discours sans équivoque…

 

J.-M.d.F. : Le message n’est peut-être pas passé parce qu’il s’est trouvé une certaine catégorie de chrétiens pour dire que le sida était une malédiction de Dieu ! Si nous suivions leur raisonnement nous nous retrouverions au Moyen âge avec les sorciers et les sorcières. Cette image, certains médias l’ont complaisamment étendue à l’Eglise toute entière malgré toutes les mises au point. On a même dit que le Pape était un criminel parce qu’il n’encourageait pas à utiliser le préservatif… Je le répète il n’en a jamais parlé parce que sa mission est de conduire les chrétiens vers l’idéal de la foi en Jésus-Christ et non d’aborder les cas particuliers.

 

LVR : Diriez-vous que dans le débat sur la pornographie et la violence à la télévision, l’Eglise est encore victime de son image ?

 

J.-M.d.F. : Je ne vois pas en quoi l’Eglise est victime de son image ! Ce genre de débat est un piège. Prenons l’exemple des campagnes Benetton. L’Eglise garde le silence à propos d’une affiche, on lui reproche de laisser faire. Elle se prononce, elle tombe dans le piège de la provocation et contribue à faire de la publicité pour la marque incriminée. De plus, on l’accusera de censure quand ce ne sera pas de porter atteinte à la liberté de création. C’est ce que recherchent certains publicitaires : la provocation.  On est sans cesse pris dans ce type de dilemme. Mais je ne vois pas pourquoi l’Eglise serait exclue de ces débats de société. Que chacun prenne ses responsabilités y compris l’Eglise.

 

LVR : Si les médias constituent les cathédrales du XXIème siècle, ne peuvent-ils pas changer assez radicalement et assez durablement le fonctionnement et l’organisation de l’Eglise ?

 

J.-M.d.F. : Le fonctionnement des médias et leur nature ont des conséquences sur l’ecclésiologie, c’est-à-dire sur les structures même de l’Eglise. Ne serait-ce que parce qu’ils réduisent  les notions d’espace et de temps. Un média comme la télévision fait que sont court-circuités les corps intermédiaires. Ce que je dis à propos de l’Eglise est valable pour toutes les institutions qui n’ont pas pris en compte cette nouvelle donne. A cela il faut être attentif. Le risque est de favoriser la relation verticale au détriment de la relation horizontale, et ainsi détruire le tissu ecclésial comme le tissu social. L’Eglise n’est pas une juxtaposition d’individus où chacun serait directement relié au plus haut responsable ; c’est aussi une communauté où les personnes sont en relation entre elles. Il ne faudrait pas, par exemple, que les retransmissions télévisées (aussi prestigieuses soient-elles, comme la messe du Pape à Rome) se fassent au détriment de la vie de l’Eglise locale. Autrefois on sortait de chez soi, pour se rendre sur la place publique si on voulait connaître les nouvelles. Aujourd’hui c’est le mouvement inverse : il faut rentrer chez soi et se placer devant son téléviseur. Tout cela contribue à favoriser l’individualisme.

 

LVR : De ce point de vue, la surmédiatisation du Pape n’est-elle pas dangereuse ?

 

J.-M.d.F. : Non si on est attentif à ce que j’ai dit précédemment. Certes, la surmédiatisation des hauts responsables renforce le pouvoir central. Celui du chef de l’état, du Premier ministre, etc. On connaît mieux le président du Sénat, par exemple, que le sénateur local. Lorsque des étudiants protestent devant l’Elysée, et que le Président de la République reçoit une délégation, il ne réalise sans doute pas que ce faisant il décrédibilise ses collaborateurs. Entre les étudiants et le Président de la République, il y a les corps intermédiaires, le ministre de l’éducation, les recteurs, les enseignants qui doivent jouer leur rôle. Dans une montre mécanique chaque roue est indispensable pour qu’elle fonctionne bien. Aucune n’est inutile, de la plus grosse à la plus minuscule.

 

LVR : D’une certaine manière, le christianisme en tant qu’organisation ecclésiale n’est-il pas beaucoup plus horizontal que vertical ?

 

J.-M.d.F. : Je ne vois pas ce qui vous conduit à cette conclusion. Ce n’est pas ce que le Christ a voulu : Pierre est désigné comme  chef de l’Eglise et garant de son unité.

Le synode des évêques, c’est à dire la réunion des évêques du monde entier pour travailler ensemble sur un sujet touchant la vie de l’Eglise, est un instrument qui contribue à ce que les dimensions horizontales et verticales soient respectées. Il y a aussi les visites « ad limina » où là encore, les évêques viennent rendre compte de leur mission au Pape et à ses collaborateurs. C’est au croisement des poutres horizontales et verticales de la croix que repose la tête du Christ, tête de l’Eglise.

 

LVR : Même s’il n’y a donc pas « stratégie » mais seulement « plan », on peut dire que l’Eglise communique de façon à « faire croire ». Mais y a-t-il pour vous une différence entre foi et croyance ?

 

J.-M.d.F. : Je n’aime pas votre expression « faire croire », elle a une connotation négative et péjorative. Pour moi, qui suis méridional, dire : « Je lui ai fait croire que… » signifie, « Je l’ai trompé, je lui ai menti, je lui ai fait croire quelque chose de faux ! » L’Eglise communique aussi, en donnant à voir ce qu’elle vit. Ce fut le cas pour les JMJ à Paris. L’Eglise a davantage communiqué en donnant à voir comment les jeunes vivaient leur foi qu’en faisant des discours. Les conseillers en communication sont intervenus en aval, pour annoncer l’événement. En écoutant votre question, spontanément, je pense à Bernadette de Lourdes. Elle répond à ceux qui l’interrogent : « On ne m’a pas demandé de vous le faire croire, mais seulement de vous le dire. »  Il s’agissait du message de la Vierge. C’est pourquoi je n’aime pas le lien que vous établissez entre « croire » et « faire croire ». Derrière le « faire croire » il y a l’idée de conditionnement, de pression… Que font les apôtres et que disent-ils après la mort et la résurrection du Christ ? Nous qui sommes témoins, voilà ce que nous avons entendu, voilà ce que nous avons vu, voilà ce que Jésus a dit et nous vous l’annonçons. Que dit  Saint Pierre ? Après avoir reçu l’Esprit saint, il s’adresse à la foule qui est en pèlerinage à Jérusalem, et il dit : « Cet homme, Jésus-Christ, que vous avez arrêté, condamné, crucifié, est ressuscité et il est vivant. » Il s’agit de témoigner d’événements vécus. L’Eglise communique ce qu’elle a reçu de témoins contemporains de Jésus. Certains adhèrent à la foi, d’autres pas ! Comme le jeune homme riche dans les Evangiles. Il n’y a pas de contrainte dans la foi comme il n’y en pas dans l’amour.

 

LVR : On a tout de même du mal à vous suivre sur ce terrain quand on pense aux campagnes de prosélytisme et d’évangélisation initiées par l’Eglise dans l’histoire…

 

J.-M.d.F. : Nous sommes en 2003, comme je l’ai dit précédemment nous n’avons pas toujours des raisons d’être fiers de certaines pages de l’histoire de l’Eglise. Le Pape Jean-Paul II l’a lui-même reconnu en demandant pardon, au début du troisième millénaire, pour les fautes commises au nom de Dieu au cours des 2000 ans de  cette histoire. Aujourd’hui, le premier média de Dieu, c’est chaque chrétien ; c’est ce que chaque chrétien est dans son comportement, par sa façon d’être et de vivre. Ce qui n’exclut pas de publier des journaux ; ce qui n’exclut pas, non plus, de créer des radios. C’est aussi ce que nous vivons aujourd’hui avec la télévision catholique KTO, dont j’ai été l’artisan sous la conduite du cardinal Lustiger. Ce ne sont que des instruments pour dire : « Voilà ce que croient les chrétiens, voilà ce qu’est leur foi, voilà les réponses qu’ils apportent aux questions fondamentales de la vie » En regardant KTO, les téléspectateurs sauront en quoi et surtout en qui croit l’Eglise. Journaux, radios, télévision ne sont pas des instruments de « propagande ! »

 

LVR : Cela veut-il dire que, lorsqu’on est chrétien, on peut « croire » mais pas « faire croire » ?

 

J.-M.d.F. : La mission d’un chrétien c’est d’être témoin de sa foi et non pas de manipuler les autres pour qu’ils croient ou pour reprendre votre expression leur « faire croire » ce qu’ils croient ! Saint Pierre dit à ce propos : « Chacun de vous doit être en mesure de témoigner de l’espérance qui le fait vivre. » Si vous partagez la même espérance que moi, je m’en réjouis. Dieu est humble, on l’oublie trop souvent ! Lui qui est la perfection accepte de se révéler, de se faire connaître, par la médiation de l’imperfection humaine.

 

LVR : Si l’on vous suit dans ce raisonnement, cela voudrait dire que la foi ne se transmet pas…

 

J.-M.d.F. : Ce n’est pas ce que j’ai dit. Notre malentendu vient de votre expression : « faire croire » qui n’a pas le même sens pour vous et pour moi ! Si la foi ne se transmettait pas, nous ne serions pas occupés à en parler en ce moment. Que serait l’Eglise ? Les sacrements ? Cependant, il ne faut pas confondre les connaissances que nous avons « sur le » Christ et la connaissance « du » Christ, que je crois vivant aujourd’hui. Les connaissances « sur » se situent au niveau intellectuel, elles peuvent conduire ou ne pas conduire à la foi. Le pas vers la foi est franchi lorsque de la « connaissance sur » on passe à la « connaissance de ». Les Evangiles ne sont pas un livre historique. Pendant longtemps, on a pensé que les connaissances sur le Christ conduisaient forcément à la foi. On ne faisait pas la distinction entre les connaissances intellectuelles, on dirait aujourd’hui les connaissances culturelles sur les religions, et la foi et la sacramentalisation. On n’imaginait pas pouvoir parler du Christ sans se placer dans la perspective de la préparation aux sacrements.

 

LVR : Si le message chrétien ne peut être pensé en terme de transmission, peut-être peut-on l’envisager en terme de propagation ? Y a-t-il quelque chose de commun, de ce point de vue, entre la foi et la rumeur, qui est une autre modalité du « faire croire » ?

 

J.-M.d.F. : Je crois avoir déjà répondu sur ce point : on peut parler de transmission de la foi ! Quant à la rumeur, on lui accorde ou non du crédit. La foi n’est pas de l’ordre de la rumeur. Une rumeur, on ne sait pas d’où elle vient, ce qu’elle devient et où elle va. La foi est transmise par des témoins bien identifiés : les apôtres !

 

LVR : S’il ne peut pas le « faire croire », qu’est-ce qu’un chrétien peut faire pour quelqu’un d’autre ?

 

J.-M.d.F. : Que sa vie soit un témoignage qui conduise les autres à s’interroger. Que sa vie soit une question pour les autres. Quand par exemple, comme cela s’est produit, des parents pardonnent, au nom de leur foi, à l’assassin de leur fils ou de leur fille. Certains allant jusqu’à l’aider à retrouver sa place dans la société à sa sortie de prison. Une telle attitude est une question pour les autres. Cela est de l’ordre de l’être plus que du dire ou du faire !

 

LVR : Oui mais cela, la philosophie le fait aussi, et d’une certaine manière la conscience humaine tout court. Il doit bien y avoir une spécificité de la foi chrétienne dans la façon d’interroger le monde ? Est-ce ce que l’on appelle « le mystère de la foi » ? Naît-on chrétien ou la foi est-elle un processus évolutif qui s’enracine peu à peu ?

 

J.-M.d.F. : Oui, bien sûr ! Le chrétien interroge le monde avec le prisme de l’Evangile. Avec sa foi, qui lui donne un certain regard sur sa vie, sur les autres, sur ce qui se passe autour de lui. On ne naît pas chrétien, on le devient avec le baptême et on continue à le devenir tout au long de sa vie. La foi est un don de Dieu ! Un don offert à tous, certains l’accueillent, d’autres pas. En trente-quatre ans de sacerdoce, j’ai rencontré des personnes qui venaient me trouver pour me dire leur souffrance de ne pas parvenir à croire en Dieu, malgré leur désir. Cela me fait souffrir aussi. Je ne peux que leur dire de continuer à chercher Dieu sans se décourager et leur rappeler ces mots : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé. » Dieu prend le risque de la liberté. Il fait don de la foi à tous. Ce n’est pas un don sélectif mais un don offert à tous. Après, cela dépend de chacun. Quand on assiste à un spectacle de marionnettes, elles paraissent autonomes, on ne voit ceux qui les manipulent dans l’ombre que lorsqu’on rétablit la lumière. La foi, ce n’est pas cela ! Nous ne sommes pas des marionnettes entre les mains de Dieu. Dieu nous donne la liberté en prenant le risque d’être rejeté.

 

LVR : Si la foi ne se transmet pas mais qu’elle est donnée à tous, on peut tout de même se pencher sur ses représentations, et notamment sur le pouvoir symbolique de la fiction pour figurer les principes de la foi. Quel regard portez-vous sur ce pouvoir symbolique de la fiction ?

 

J.-M.d.F. : De ce point de vue la Bible est à considérer comme une vaste bibliothèque. On ne peut en faire la lecture sans un minimum de préparation. On y trouve des témoignages, des récits historiques, des paraboles, des légendes… Ces registres ne sont pas abordés de la même façon. Dans la Genèse par exemple, ce qui compte c’est le message : Dieu est à l’origine de la vie. Il ne faut pas prendre à la lettre le récit tel qu’il est mais en faire l’exégèse. Nous n’avons pas, nous catholiques, un rapport fondamentaliste avec les textes.

 

LVR : Le récit biblique peut donc être considéré comme une suite de métaphores, de paraboles, un peu comme une fable de La Fontaine au fond : ce qui importe, c’est moins l’historiette que la morale qui est à son principe…

 

J.-M.d.F. : La Bible n’a rien à voir avec les fables de La Fontaine car chaque texte, selon son histoire, sera lu différemment. C’est tout le travail des exégètes qui scrutent les textes pour nous en donner le sens. J’ai publié il y a quelques années, Le Journal de l’Evangile, dans lequel j’essayais de relater la vie de Jésus comme aurait pu le faire un journaliste de l’époque. Des exégètes m’ont reproché de traiter les Evangiles comme des livres historiques. Ma seule consolation est que ce livre a beaucoup été utilisé dans les banlieues difficiles pour faire connaître le Christ.

 

LVR : Peut-être peut-on rapprocher cela du fonctionnement des images pieuses et des souvenirs religieux, qui d’une certaine manière sont des supports symboliques de la foi. Quel statut ont pour vous ces objets ? Supports de croyance ou produits dérivés ?

 

J.-M.d.F. : Vous employez des termes de marketing qui sont inappropriés (rires). Il faut avoir du respect pour les gens qui se procurent ces objets s’ils les aident à vivre leur foi même si parfois on peut y trouver une part de superstition.

 

LVR : Quel regard portez-vous sur le rôle historique des arts visuels dans le « faire croire » du catholicisme ?

 

J.-M.d.F. : Il est d’abord historique. L’image est accessible à tous. Dans le passé, les vitraux, les fresques, les sculptures, les tableaux permettaient à tous, quel que soit leur niveau de culture de découvrir le Christ. L’image est polysémique, il y a donc un risque !

 

LVR : Il nous semble pourtant qu’un texte est tout aussi polysémique, tandis que la peinture religieuse est tout de même très codée, ce qui tend à réduire sa polysémie…

 

J.-M.d.F. : Dans le texte cette polysémie me paraît moins contraignante. Mais pour aller dans votre sens, je dirai qu’à la suite d’une homélie il arrive parfois que ceux qui viennent en parler ensuite mettent l’accent sur ce que je considérais comme  secondaire et ne parlent pas de l’essentiel de ce que je voulais communiquer.

 

LVR : Quelle serait pour vous, dans l’histoire de l’art, l’image la plus efficace pour « faire croire » à l’existence du Dieu des Chrétiens ? Y a-t-il pour vous une œuvre particulièrement frappante de ce point de vue ?

 

J.-M.d.F. : Je continue à ne pas aimer votre « faire croire »  Pour répondre à votre question je citerais Le Retour de l’enfant prodigue de Rembrandt. Il rassemble tout le message évangélique. L’amour et le pardon. Si l’on accorde sa confiance à Dieu, rien n’est jamais perdu. Si on accepte de reconnaître sa faute, et que l’on demande pardon, la miséricorde de Dieu est accordée. Dans la parabole « du fils prodigue », le père ne laisse même pas le temps au fils de demander pardon ainsi qu’il avait prévu de le faire. C’est l’amour du père qui est le plus fort.

 

LVR : Au cinéma, quel film retiendriez-vous, dans le même esprit ?

 

J.-M.d.F. : De tous les films qui ont été réalisés sur le Christ, celui de Pasolini est certainement le plus beau. Pasolini se disait athée et marxiste !

 

LVR : L’Eglise est-elle, encore aujourd’hui, un grand mécène ? Entretient-elle des relations privilégiées avec certains artistes qui auraient pour mission de célébrer la foi ou de porter la bonne parole ?

 

J.-M.d.F. : Au cours de son histoire, l’Eglise a été un grand mécène, mais aujourd’hui c’est devenu beaucoup plus rare faute de moyens. L’Eglise pour autant ne se désintéresse pas de l’art. Au sein de la Conférence des évêques il y a une commission « Foi et culture » de même dans le diocèse de Paris et dans d’autres. Ces commissions sont chargée des relations avec le monde de la culture.  Aujourd’hui le manque de moyens contraint l’Eglise à se centrer sur l’architecture dans la construction de nouvelles églises et sur les œuvres d’art qui à l’intérieur créeront une atmosphère de recueillement : vitraux, sculptures, peintures etc.

 

LVR : L’art contemporain, comme le montre la récente exposition Corpus Christi, a beaucoup produit de détournements et de réinterprétations des sujets religieux. Quel regard portez-vous sur ces tentatives ?

 

J.-M.d.F. : Je me suis rendu compte que ces artistes pèchent dans certains cas par provocation, dans d’autres cas par ignorance. Ils utilisent les symboles religieux sans savoir quel est leur sens pour les chrétiens. Je m’en suis aperçu lorsque j’ai moi-même interrogé des publicitaires qui utilisaient le religieux. Bettina Rheims,  lorsqu’elle m’a montré les photos de son exposition « Corpus Christi » je n’ai pas reconnu, malgré ma culture religieuse, les pages d’Evangile qu’elle avait voulu représenter ; il a fallu qu’elle m’explique. Je n’avais pas la capacité de les reconnaître. Comment croire qu’il soit possible de transmettre le message évangélique par des images  que l’on ne parvient pas à décoder ? Or, l’intention de Bettina Rheims était positive, faire découvrir le Christ aux jeunes générations !

 

LVR : D’une certaine manière, ces détournements ne sont-ils pas une bonne chose pour l’Eglise, au sens où le déplacement de contexte qu’ils opèrent montre que le fait religieux est vraiment devenu un fait culturel ?

 

J.-M.d.F. : Pourquoi pas, si on ne perçoit pas le fait religieux seulement comme un fait culturel. L’usage d’images religieuses dans la publicité par exemple. Elles sont utilisées, pour donner une image positive du produit. Il y a tout de même une limite à cette coïncidence entre fait religieux et fait culturel : le créateur de ces œuvres détournées de leur sens premier doit accepter la critique. Et cette réciprocité n’existe pas toujours.

 

LVR : L’Eglise s’est beaucoup insurgée contre certaines affiches (celle de Larry Flint de Milos Forman et celle d’Amen de Costa-gravas notamment), contre certains films aussi (on pense au Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard, la réaction la plus violente étant sans doute celle suscitée par La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese). A quoi sert de contester ces images ? Dans quel esprit l’Eglise l’a-t-elle fait ? Avec le recul et à titre personnel, pensez-vous que ces combats étaient de bons combats ?

 

J.-M.d.F. : Je n’aime pas que l’Eglise réagisse pour un oui ou pour un non contre des utilisations détournées de ce qu’elle est.  Car les chrétiens donnent alors d’eux -même une image négative de censeurs ! Dans certains cas, il est préférable d’organiser un débat constructif où les opinions peuvent se confronter sereinement et à égalité. Nous avons par exemple invité Costa-Gavras à participer à un débat sur KTO. Il y a eu un vrai dialogue. Concernant "La dernière Tentation du Christ", l’affaire était plus sérieuse. Toute la campagne organisée par les intégristes reposait sur le fait qu’ils laissaient supposer que, dans le film, le Christ était allé trouver une prostituée.

En fait il n’était pas question de cela ! En revanche, ce qui était plus grave à nos yeux, c’est qu’on retrouvait le Christ à la fin du film disant à peu près : « je les ai tous roulés, tout était faux… ». Pour reprendre votre expression, je leur ai «fait croire » que j’étais mort et ressuscité. Le Christ présenté dans ce film n’est pas celui des chrétiens. C’est une imposture de le montrer ainsi ! Le problème a pris une autre ampleur lorsque les courants intégristes s’en sont mêlés. Nous avons dénoncé leurs actions agressives, notamment lorsqu’ils ont mis le feu à un cinéma mais l’opinion et les médias ont fait l’amalgame. Pour eux, c’est toute l’Eglise qui était coupable.

 

LVR : Au cinéma, l’un des auteurs qui a le plus représenté l’Eglise, sous un jour parfois peu amène, est Federico Fellini. Que pensez-vous de la vision de l’Eglise donnée par Fellini dans Roma, par exemple ?

 

J.-M.d.F. : Vous pensez à la scène fameuse du défilé de mode ecclésiastique… c’est une séquence qui m’a fait rire. Elle était moqueuse, mais je l’ai vue avec humour. Un peu d’humour permet de prendre du recul et d’avoir un autre regard !

 

Propos recueillis par Christèle COULEAU,

Ghislain DESLANDES et Jocelyn MAIXENT, pour La Voix du Regard (2003)

Commenter cet article