Edito du journal "Marianne" : Pourquoi, nous, nous aimions ce pape

Publié le par AS

Voici un éditorial publié dans le numéro 417 de « Marianne ». Ce journal ne passe pas pour particulièrement clérical. Le texte que nous proposons à votre lecture, avec son accord, est en tout cas une belle preuve de sa liberté dans la pensée. 

 

 

"POURQUOI, NOUS, NOUS AIMIONS CE PAPE

 

Le directeur de la Croix, Bruno Frappat, s'étonnait, récemment, que des journaux qui n'avaient cessé de stigmatiser des orientations « réactionnaires » du pape Jean Paul II aient consacré des numéros spéciaux à sa gloire.

 

Notre attitude, au fond, a été inverse. Nous n'avons pas voulu concourir à une inflation célébratrice qui confinait à l'idolâtrie, mais nous n'avons, en revanche, jamais participé aux campagnes qui visaient à rejeter le pape défunt dans le camp de l'obscurantisme rétrograde.

 

Pourquoi ? Parce qu'il y a quelque chose de malsain à vouloir sys­tématiquement étiqueter « progressiste » la préoccupation sociale et « réactionnaire » la préoccupation morale, à applaudir la dénonciation du laxisme économique et à stigmatiser la dénonciation du laxisme des mœurs (comme s'il n'y avait pas un certain rapport entre les deux).

 

On peut penser ce que l'on veut des positions de l'Eglise en matière de sexualité (au demeurant, un catholique même pratiquant peut aujourd'hui s'en libérer sans risquer l'excommunication ou la dam­nation), mais la civilisation n'aurait strictement rien à gagner à ce que ne résonne plus, depuis le Vati­can, une voix qui condamne la marchandisation de l'amour, la mercantilisation du sexe, l'envahissement pornogra­phique, la prostitution des cœurs, la dissolution de la famille, l'automatisation et la matérialisation de tous les rapports entre personnes, la livraison de toutes les valeurs au seul impératif de la rentabilité du capital, la culture de la jouissance, l'hédonisme triomphant...

 

Que veut-on ? Un pape qui normaliserait le divorce, justifierait l'homosexualité, banaliserait l'avorte­ment ? C'est-à-dire qui se transformerait en leader social-démo­crate branché. Un de plus. Mais dont le libéralisme « relativiste » pourrait, du même coup, s'appliquer également au domaine économique et social. Tony Blair à la place de Jean Paul II ? Et, d'ailleurs, allons plus loin : pour devenir vraiment moderne, le pape ne devrait-il pas renoncer à croire en Dieu ?

 

Le combat est juste qui consiste à refouler les Eglises hors de la sphère politique publique. Dans ce domaine, pas de compromis possible! Mais, dès lors que le principe de laïcité est admis, sans aucune restriction, pourquoi faudrait-il que l'Eglise renonce à toutes ses différences, se laïcise elle aussi, et qu'on lui intime en quelque sorte l'ordre de penser en tout point, en toute matière, exactement comme nous, alors même que le progrès a consisté à ne plus être obligé de penser comme elle.

 

Qu'on y prenne garde: il y a ici comme une ruse. Car à la fois la bien ­pensance - et en particulier la bien-pensance de gauche - exige un alignement de l'Eglise sur ses propres fondamentaux (qu'elle devienne en somme libérale-libertaire) et, en échange, elle accepte de jeter l'anathème sur toutes critiques philosophiques du judaïsme, de l'islam, du bouddhisme, de l'hindouisme ou du chris­tianisme. Nouvelle version du compromis historique. Que le pape épouse l'idéologie Cohn-Bendit, et Cohn-Bendit, qui s'est déjà rallié à l'autorisation du voile islamique à l'école, ira à la messe. L'idée, implicite, est qu'une sorte de fusion générale, d'unifica­tion de toutes les cléricatures, d'alliance entre toutes les vulgates, autour des thématiques de l'idéologie dominante, permettra d'imposer définitivement ce que deviendrait réellement, alors, une « pensée unique ». Au risque que la laïcité soit jetée par-dessus bord, mais que l'Eglise y perde son âme.

 

On nous permettra de choisir la démarche inverse: reconnaître à l'Eglise sa spécificité, voire même parfois dans cette spécificité une nécessité, lui reconnaître le droit absolu de ne pas penser comme nous, de penser éventuellement contre nous, mais revendiquer le droit parallèle et complémen­taire à la critique philosophique des religions, de toutes les religions.

 

Si l'Eglise cesse d'être l'Eglise, elle risque d'en mou­rir. Mais si on reconstruit autour d'elle le mur pro­tecteur du blasphème, elle en mourra également, comme elle a failli en mourir dans le passé. Il faut réhabiliter Voltaire pour redonner toute sa grandeur et sa place à saint Vincent de Paul."

 

P.M.O.

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