Pour vivre un Carême en communion avec nos frères d’outre-mer

Publié le par Diocèse de Gap et d'Embrun


Le Moule, le 28 février 2009.

 

 


Chers amis,

 


Plusieurs parmi vous me demandent de donner des nouvelles de notre mission en Haïti. Parti le 2 octobre dernier de Paris avec le frère Yves-Henri Rivière nous avons pu découvrir la Famille dominicaine en Guadeloupe et en Martinique. En ce moment, je prêche la retraite aux sœurs dominicaines d’Albi dans leur maison provinciale au Moule (Guadeloupe). La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane font partie de la diète, c’est-à-dire de la région confiée au Vicariat d’Haïti pour la prédication. La spiritualité dominicaine reste bien vivante aux Antilles grâce aux sœurs et aux laïcs dominicains sans oublier les milliers de membres des Equipes du Rosaire. En arrivant vendredi dernier à l’aéroport de Pointe-à-Pitre, j’ai découvert une île paralysée par la grève générale. Sur les routes il y avait encore des barrages faits de voitures incendiées et de détritus. Les conflits sociaux ne sont pas encore résolus. Les magasins sont fermés ou presque vides.

 

Le week-end dernier, j’ai commencé à Capesterre par la prédication de la récollection aux laïcs de la Fraternité dominicaine. Ce dimanche il est prévu de rencontrer les jeunes qui cheminent avec les sœurs ainsi que les membres adultes associés à leur Congrégation. Les responsables des Equipes du Rosaire dont Liliane Sommeil sont venues me saluer hier après-midi. Il y a trois milles membres des Equipes du Rosaire en Guadeloupe.

 

Ce diocèse est toujours en attente de la nomination d’un évêque. En octobre, l’administrateur du diocèse, le père Hamot, nous avait reçu à sa table pour un repas très sympathique où il nous a présenté la vie du diocèse. Les gens font toujours mémoire de la présence des frères dominicains en Guadeloupe pendant quatorze ans dans les années soixante dont le frère Bernard Autran. Plusieurs sœurs dominicaines d’Albi sont rentrées dans la vie religieuse à ce moment-là. La Faculté de droit avait été crée aussi par le frère Péret, avocat. Les frères s’étaient installés au Moule et après à Massabielle.

 

Compte tenu de l’importance du Carnaval aux Antilles, le Mercredi de Cendres n’a pas été célébré en Guadeloupe qu’hier vendredi. L’Eglise locale en a une dispense.

 

La Guadeloupe donne beaucoup de sportifs à la France : athlètes, footballers comme Thuram et Thierry Henri qui joue au Barcelone … Les Guadeloupéens sont très fiers de ces enfants du pays.

 

En Haïti le Vicariat comporte deux maisons. La maison de saint Martin de Porrès comprend la paroisse de Pierre-Payen et son école. Depuis que les frères ont été attaqués à main armée en septembre dernier, les frères Jean Weber, supérieur, et le frère Louis-Marie, syndic, logent dans une maison à Saint Marc tout en assurant la prise en charge de la paroisse de l’école presbytérale. Le frère Rochenel habite Fort-Liberté et il se rend régulièrement à Saint Marc pour soutenir l’apostolat des frères. Le frère Jacques a accepté pour un an le poste d’aumônier du Juvenat, institution scolaire des Frères du Sacré-Cœur. Il accompagne avec joie des milliers d’élèves ainsi que les jeunes frères en formation de la Congrégation. Chaque dimanche matin il célèbre deux messes qui à elles seules rassemblent plus de trois mille personnes. Il rejoindra la communauté de Saint Marc à la fin du mois de juin prochain.

 

Depuis les années 1970, les frères de la province de Toulouse ont vécu la mission dans les Gonaïves en milieu rural dont on parle en Haïti toujours avec admiration et affection. Maintenant les frères du Vicariat souhaitent s’investir au service de l’intelligence de la foi notamment auprès des milieux scolaires et universitaires. Un distique du Moyen-âge devenu proverbial disait déjà : « Bernardus valles, montes Bendictus amabat, Oppida Franciscus, celebres Dominicus urbes.”

 

A Port-au-Prince, nous sommes cinq frères dans la maison saint Dominique : Charles, Ignace, Yves-Henri, Willy-Dominique et moi-même. Les sœurs de Saint Joseph de Cluny nous reçoivent dans leur maison provinciale. C’est avec joie que nous partageons leur vie de prière –les Laudes à 6h15 et la messe à 6h30 chaque matin- et le repas de midi. En revanche, nous prions les offices du milieu du jour, de Vêpres et de Complies entre nous. Le repas du soir en communauté nous permet de partager les nouvelles de la journée.

 

La maison des sœurs de Cluny qui nous accueille comprend plusieurs maisons autonomes sur le même terrain : l’institution saint Rose de Lima qui va de l’école à la Terminale où ont été formées des générations de jeunes filles de la bourgeoise haïtienne, l’école Rosalie Javouhey éduque 600 enfants des bidonvilles d’alentour, la maison des sœurs âgées et la maison de formation des postulantes et des novices. Nous assurons la présidence de la messe du matin à tour de rôle, des cours de catéchèse, les confessions, des cours de Bible aux novices, des conférences aux membres associés …

 

Par ailleurs, chaque frère a des activités apostoliques dans d’autres institutions : aumônerie des étudiants, cours de théologie, célébrations, confessions …

 

A l’oratoire Saint Charbel nous célébrons la messe chaque dimanche. Pendant le temps de Carême nous aurons des célébrations le vendredi et le samedi : messe, mystères du rosaire, chemin de croix, récollection d’une journée …

 

C’est normalement sur le terrain de l’oratoire de Saint Charbel (Peggiville) que sera bâti le futur couvent saint Dominique à Port-au-Prince. Les démarches juridiques pour la donation avancent. Il en va de même pour la vente de l’ancienne maison de Berthé à Pétionville. Nous approchons de la fin des démarches. C’est la vente de l’ancienne maison qui devrait nous permettre de construire une bonne partie du nouveau couvent.

 

Quand à la situation sociale, économique et politique d’Haïti, les Haïtiens eux-mêmes en ont peur : insécurité, insalubrité, instabilité … Avec la crise économique les Haïtiens des USA envoient moins de dollars à leurs familles. Trente mille Haïtiens vont rentrer au pays à partir des USA pour des raisons administratives malgré l’enthousiasme déclenché par l’élection d’Obama.

 

Les Haïtiens sont nombreux aux USA. Les familles qui le peuvent envoient leurs enfants pour y faire leurs études. C’est aussi un moyen d’éviter le kidnapping des enfants. J’ai eu aussi l’occasion de baptiser des enfants dont le père habitait les USA. La dernière fois il s’agissait d’un soldat de l’armée américaine engagé en Irak. Il a eu dix jours de permission pour voir sa femme et ses enfants à Port-au-Prince. Après le baptême du petit, ce jeune père haïtien mais de nationalité américaine a repris l’avion pour Irak. Dur, dur !

 

L’électricité n’est donnée que deux heures par jour. Le reste du temps il faut utiliser les batteries. L’eau est un bien rare. Habituellement les gens l’achètent en bidons.

 

Nombreux sont ceux qui vivent du petit commerce dans les rues : vente d’eau, de fruits … Les enfants sont souvent mal nourris. Il leur arrive de s’endormir en classe parce qu’ils ont faim. Grâce aux aides de l’étranger, certains établissements arrivent à leur donner un repas par jour à l’école mais ce n’est pas toujours le cas. Qu’il est dur de dire aux enfants qu’il n’y a rien à leur donner ! Je ne parle pas des soins médicaux que chacun doit prendre en charge.

 

Nos communautés dominicaines elles-mêmes sont déficitaires. Ce que les gens nous donnent pour nos apostolats nous aide à payer la nourriture mais pas les autres frais. Nous avons de vieilles voitures largement amorties et en mauvais état qui demandent beaucoup de frais de réparation. Nous allons demander à l’un ou l’autre organisme international de nous fournir une 4-4 pour les déplacements apostoliques indispensables. Mais dans le meilleur des cas cela demandera du temps et nos voitures ne semblent pas pouvoir tenir. Les routes sont souvent mauvaises avec des nids de poule. On attrape facilement mal au dos au bout de quelques heures, les cheveux deviennent durs et blancs de poussière.

 

Les frères haïtiens de retour au pays après leur formation en France avouent trouver un pays plus pauvre et plus dangereux que lors de leur départ. Le frère Yves-Henri et moi, européens, apprécions beaucoup les qualités humaines et spirituelles de nombreux Haïtiens que nous rencontrons. L’apostolat représente une grande joie pour tous les frères. Les demandes de formation sont nombreuses et le public attentif. L’archevêque de Port-au-Prince a fondé une école de théologie appelée Toussaint Louverture pour former les cadres à l’engagement social et politique. J’y enseigne à sa demande la doctrine sociale de l’Eglise. Ce sont des juristes, des comptables, des policiers … qui suivent avec passion cet enseignement de l’Eglise. Il y a de quoi motiver les professeurs ! Le frère Charles y enseigne la Bible.

 

En accord avec Mgr Miot, archevêque, j’ai lancé avec le frère Ignace les Equipes du Rosaire à Rivière froide, bidonville à la sortie de Port-au-Prince où la paroisse est tenue par les frères de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, congrégation religieuse autochtone ; à Saint Charbel ; avec des étudiants et des professeurs … Nous avons grand espoir que ces Equipes du Rosaire fondées par le frère Eyquem à Toulouse fleurissent en Haïti.

 

L’insécurité, l’absence d’éclairage, la fatigue des journées qui commencent vers 5h du matin font que nous ne sortons pratiquement jamais le soir. A Sainte Rose de Lima, les sœurs ferment les grilles à 18h30. Les enfants se lèvent souvent à 4h du matin car les déplacements demandent beaucoup de temps. Les embouteillages existent aussi à Port-au-Prince ! A la campagne, les enfants font deux heures de marche chaque matin pour se rendre à l’école. Nombreux sont les enfants qui voudraient aller à l’école mais leurs familles n’ont pas de quoi payer l’écolage.

 

Les enfants en domesticité sont reçus l’après-midi dans les écoles catholiques quand leurs patrons acceptent de payer la petite contribution nécessaire pour l’existence de l’école. Il arrive aussi que ces enfants qui travaillent dans les familles haïtiennes depuis quatre du matin pour nettoyer, chercher l’eau, laver le linge et préparer les repas restent sans aucune formation dans les maisons où le traitement varie selon la bonne ou moins bonne volonté de la femme maîtresse de maison. Parfois l’enfant en domesticité préfère fuir pour vivre dans la rue où il plonge dans la délinquance ou la prostitution. Les enfants en domesticité sont très nombreux en Haïti. Ils viennent de la campagne avec l’espoir de mieux vivre. Leurs familles les confient à quelqu’un de la ville –une tante ou un client rencontré au marché- pour alléger le poids financier des familles nombreuses. Ils grandissent généralement sans jouets ni loisirs. Ils ne parlent que créole. Malgré les deux ou trois cours hebdomadiers de créole que je reçois ma maîtrise de la langue avance lentement car les demandes apostoliques exigent uniquement le français. J’apprécie beaucoup les chants en créole à la messe. J’espère qu’en séjournant à la campagne de temps en temps je pourrai parler avec les enfants qui ignorent le français. Les élèves de Terminale de Sainte Rose de Lima parlent quatre langues : créole, français, anglais et espagnol.

 

Dans la rue, il est rare de voir quelqu’un fumer ou boire. Les Haïtiens sont pudiques. Les couples se prennent à peine par la main. Le dimanche ils sont bien habillés surtout les enfants. Le SIDA représente un véritable problème. De jeunes mamans deviennent séropositives à cause de l’infidélité de leur compagnon et leurs enfants tombent aussi malades. La femme haïtienne est courageuse. Comme dans d’autres pays elle assume la vie professionnelle, l’éducation des enfants sans oublier l’engagement à l’église.

 

Les jeunes haïtiens aspirent à faire de bonnes et longues études de préférence à l’étranger où ils réussissent bien. Parfois les gens prient dans les églises pour obtenir le visa qui leur permettra de sortir de la misère. Prière symbolique que celle où le passeport est présenté devant les statues des églises pour bien préciser l’objet de la demande.

 

En Haïti nous confessons beaucoup. Les confessions sont profondes et sincères. Des jeunes pensent aussi à la vie religieuse et sacerdotale. Nous n’avons pas de noviciat ouvert en Haïti. Aux jeunes qui veulent devenir dominicains nous leur proposons un accompagnement spirituel en espérant que dans deux ans la province de Toulouse prenne la décision d’accueillir les postulants à la vie dominicaine.

 

Parlons aussi d’humour ! On reproche parfois aux dominicains d’être très sérieux ! Un ami me racontait ce temps-ci une novelle interprétation du livre de la Genèse dans la Bible : « Dieu crée le ciel et la terre. Il s’en émerveille et il se repose. Il crée les animaux. Il s’en émerveille et il se repose. Il crée l’homme. Il s’en émerveille et il se repose. Il crée aussi la femme. Il ne s’est plus jamais reposé depuis ! ». Blague machiste, je le reconnais, qui vient des chrétiens arabes en Haïti.

 

L’autre jour dans une banque de Port-au-Prince, avec deux autres frères dominicains j’attendais mon tout pour la gestion des comptes. Je vois des petits paquets bien décorés visiblement prévus pour les clients. Je dis à un employé en rigolant : « Ils sont beaux ces paquets. Nous sommes aussi clients. L’employé –fort doué pour le commerce- me répond : « Messieurs, vous n’êtes pas clients, vous êtes de la famille ! » C’était la première fois qu’il nous voyait !

 

La salutation haïtienne quand on arrive dans une maison est belle et originale : « Honneur ». La réponse est : « respect ».

 

La reine d’Espagne est passée à Port-au-Prince en janvier. Tous les Espagnols étaient invités à l’ambassade d’Espagne. Ce fut un bon moment non seulement pour saluer personnellement la reine Sophie de Grèce mais aussi pour rencontrer beaucoup d’autres personnes : religieuses et laïcs engagés dans le mouvement néo-catéchuménal de Kiko Arguëllo, responsables des ONG et ministres haïtiens … J’ai beaucoup apprécié la rencontre avec le médecin personnel de la reine. Laïc, père de famille, il a fait des études en théologie et en droit. Il aimerait produire une thèse sur saint Irénée de Lyon. Sa spiritualité cistercienne le rapproche du monastère de la Oliva en Navarre. Avec la reine il a parcouru tous les pays d’Amérique et un beaucoup de pays d’Asie, d’Afrique et d’ailleurs.

 

Malgré les journées chargées, je continue le travail sur le père Lagrange, fondateur de l’Ecole biblique de Jérusalem, en espérant que sa cause de béatification aboutira bientôt. Pourquoi ne pas le prier le 10 de chaque mois en souvenir de son entrée au Ciel le 10 mars 1938 au couvent de Saint Maximin (Var) ? Chaque mois La Revue du Rosaire publie une page sur lui ou de lui. Son intercession est source de grâces pour l’Eglise.

 

Le texte « Disciples et missionnaires du Christ » publié par la Ve conférence de l’épiscopat d’Amérique Latine et des Caraïbes qui a eu lieu à Aparecida au Brésil en 2007 représente une référence fondamentale en Haïti. Toutes les Eglises d’Amériques sont invitées à vivre en état de mission continentale. L’Amérique est par beaucoup de côtés une : foi chrétienne, l’espagnol, la culture … Haïti vit au rythme de l’Eglise d’Amérique Latine et des Caraïbes dont elle fait partie officiellement. Les Editions du Cerf ont publié la traduction en langue française.

 

L’Eglise catholique en Haïti a besoin d’un élan missionnaire car elle est en perte de vitesse par rapport aux diverses églises protestantes soutenues par les USA. Le charisme de la prédication dominicaine correspond à un besoin urgent en Haïti. Au cours du Carême qui vient de commencer nous allons donner des conférences aux étudiants des universités de Port-au-Prince qui seront retransmises par Radio Soleil.

 

Nos loisirs sont rares. J’ai lu un roman de l’écrivain haïtien Jacques Roumain. La langue française y trouve des parfums, des sentiments et des couleurs que seule la terre et les hommes d’Haïti peuvent offrir à la grande civilisation française.

 

La fête de saint Thomas d’Aquin, le 28 janvier, est populaire en Haïti, surtout parmi les élèves des classes Terminales. C’est avec bonheur que j’ai accepté de donner plusieurs conférences sur le Docteur Angélique.

Vous pouvez participer à notre mission par la prière et par un don. Un petit don en euros représente une somme importante en gourdes. C’est au couvent de Montpellier que se trouve notre correspondant pour la mission en Haïti. Les chèques sont à libeller à l’ordre de « Mission dominicaine en Haïti » en indiquant « pour les frères dominicains du Vicariat » et l’adresse est la suivante : « Mission dominicaine en Haïti ». Couvent des Dominicains. 8 rue Fabre. 34000 Montpellier. Ils nous envoient les montants par virement en dollars à notre compte du Vicariat à Port-au-Prince.

 

Voici quelques nouvelles en vrac en ce samedi calme de retraite spirituelle chez les sœurs dominicaines d’Albi au Moule.

 

En vous gardant dans ma prière au Christ Sauveur, à la veille de ce premier dimanche de Carême, je vous redis ma gratitude et mon amitié fraternelle.

 

 

                                                               Fr. Manuel

 

 


Fr. Manuel Rivero o.p.

Dominicains. Vicaire provincial

Institution Sainte Rose de Lima

B.P. 1303 / 123 avenue John Brown

Port-au-Prince. Haïti

Courriel : manuel.rivero@free.fr

Tel : 00 (509) 36 37 50 13 ; 00 (509) 3558-3370.




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