Calimero et l'Immaculée Conception

Publié le par Diocèse de Gap et d'Embrun

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri s'est rendu le 27 novembre dernier à la chapelle Notre-Dame de la Médaille miraculeuse à Paris, pour présider, à la demande du recteur, la messe d'ouverture des Journées mariales (27, 28, 29 et 8 décembre). Nous vous proposons ici son homélie.


« C’est pas juste ! Ce n’est jamais juste ! C’est vraiment trop injuste ! » Ainsi s’exprime Calimero, ce célèbre personnage de fiction de dessin animé des années 70, pauvre petit poussin noir et malchanceux perdu au milieu d’une couvée de poussins jaunes.

 

« C’est vraiment trop injuste ». C’est ce qui peut nous traverser l’esprit lorsque nous voyons tous les talents, tous les dons, toute la beauté, toute l’intelligence, dont peuvent être dotés nos voisins, et dont nous sommes dépourvus.
« C’est vraiment trop injuste ». C’est ce qu’il peut nous arriver de crier vers Dieu dans un premier mouvement de révolte, lorsqu’un licenciement, une maladie, un handicap, la souffrance, la mort nous atteint.

 

« C’est vraiment trop injuste ». C’est ce que nous pourrions crier à Dieu à propos de Marie. Car enfin, voici une femme, notre sœur en humanité, que Dieu a préservée du péché originel alors qu’il n’en a rien été pour nous autres. Voici que Marie est conduite, toute parée, vers le roi, alors que nous, nous ne bénéficions que d’une place dans le cortège… et encore, peut-être ne sommes-nous que les manants à la porte du palais…

« C’est vraiment trop injuste »….

Si Dieu privilégie à ce point certains de ces enfants plutôt que d’autres, ne devons-nous pas lui en vouloir ?

 

Comment entrer dans ce mystère du libre choix de Dieu ? Comment comprendre qu’il ne commet en réalité aucune injustice dans la libre distribution de ses grâces ?

 


La seule porte d’entrée est celle l’amour. Car il s’agit en fait d’un mystère d’amour. Seuls ceux qui aiment perçoivent toute la profondeur de ce mystère d’élection. Seuls les saints ne voient nulle injustice dans les choix de Dieu et ses manières de faire. Car au lieu de constamment juger Dieu, ils se mettent à son écoute, et derrière les apparentes injustices, ils cherchent l’amour de Dieu manifesté.

Thérèse de Lisieux, par exemple. Voici ce qu’elle dit :

 

« Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas un égal degré de grâces, […] Jésus a daigné m’instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs qu’Il a créées sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du Lys n’enlèvent pas le parfum de la petite violette ou la simplicité ravissante de la pâquerette... J’ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes... Ainsi en est-il dans le monde des âmes qui est le jardin de Jésus. Il a voulu créer les grands saints qui peuvent être comparés aux Lys et aux roses ; mais il en a créé aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d’être des pâquerettes ou des violettes destinées à réjouir les regards du bon Dieu lorsqu’Il les abaisse à ses pieds. La perfection consiste à faire sa volonté, à être ce qu’Il veut que nous soyons... »

 

Convenons-en. Voici déjà un grand pas de fait. Nous sommes tous différents et il faut nous en réjouir ! Nous sommes invités à ne pas nous comparer sans cesse mais à nous réjouir de ce que nous sommes aux yeux de Dieu et les uns pour les autres. « Tu es la joie, tu es l’honneur de notre peuple, Vierge Marie », chantions-nous. La perfection consiste simplement à être ce que Dieu veut que nous soyons. « Faites tout ce qu’il vous dira », nous dit Marie, faisons donc simplement ce qu’il nous dit.

 


« Oui, d’accord, mais ce qui est vraiment trop injuste, dit encore notre Calimero qui ne se laisse pas si facilement convaincre, c’est que pour certains saints tout était facile, alors que pour moi ?... Regardez Thérèse, il ne lui a pas été difficile de ne pas être une grande pécheresse. Elle le reconnaît elle-même d’ailleurs. Ne dit-elle pas : « Je n’ai aucun mérite à ne m’être pas livrée à l’amour des créatures, puisque je n’en fus préservée que par la grande miséricorde du Bon Dieu ! » ? »

Que répondre à ce Calimero-là ? Peut-être que l’important n’est pas d’avoir été un petit pécheur ou un grand pécheur, ou pas pécheur du tout comme Marie, mais de reconnaître avant tout sa misère foncière. Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup péché pour la reconnaître. Thérèse en avait profondément conscience. Et lorsque son confesseur lui dira : « Remerciez le bon Dieu de ce qu’il fait pour vous, car s’il vous abandonnait, au lieu d’être un petit ange, vous deviendriez un petit démon », elle répondra : « Ah ! Je n’avais pas de peine à la croire, je sentais combien j’étais faible et imparfaite. »

 

Ouvrons nos yeux et notre cœur. Faibles et imparfaits, nous le sommes tous. Et capables du pire aussi ! Oui, du pire. N’y a-t-il pas certains moments où nous aurions été capables des pires crimes, où nous sentons que nous aurions peut-être basculé si les circonstances nous y avaient entraînés ? Le père Bro, un dominicain, raconte le choc que produisit en lui une phrase de son maître des novices. C’était en 1945, au moment où l’on découvrait en Europe toute la monstruosité des camps de concentration et d’extermination. « Mes frères, avait déclaré son père maître, si vous ne savez pas que vous êtes capables d’en faire autant que ces bourreaux, vous n’avez rien compris. »

 

La grâce de Dieu n’est pas qu’un concept insaisissable. On en saisit quelque chose lorsqu’on reconnaît sa fragilité et sa faiblesse, lorsqu’on reconnaît que sans la grâce prévenante de Dieu nous pourrions devenir des monstres d’inhumanité. Il nous faut reconnaître que sans Dieu, nous aurions pu tomber très bas, et reconnaître aussi, qui que nous soyons, que Dieu nous a remis en son Fils Jésus Christ, non pas un peu, non pas beaucoup, non pas énormément, mais tout ! Il nous a tout remis ! Et c’est par les mérites de la croix de son Fils que Marie a été préservée du péché originel, non par ses propres mérites. S’il y a une égalité entre nous tous, c’est bien dans le fait que nous devons tout à Jésus. Et Marie, dans sa grâce de prévenance le sait. Et Marie-Madeleine, dans sa grâce du repentir aussi.

 

Lorsque nous entrons dans cette chapelle, lorsque nous prions l’Immaculée en lui disant « O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous », nul sentiment d’une quelconque injustice commise à notre égard n’habite notre cœur, nul cri de révolte ne monte jusqu’à nos lèvres. Au contraire, nous sommes en paix avec Dieu, avec nous-mêmes. Et nous ressortons dans la foule parisienne en paix avec nos frères. Nous sommes pleins de gratitude et de reconnaissance. Pourquoi cela ? Parce que nous venons ici comme nous sommes, sans nos masques, sans faux semblants, dans toute la vérité de notre être. Parce que nous savons fort bien que la Vierge Immaculée portant en son sein Dieu incarné est aussi la Vierge des douleurs au pied de la Croix. Parce que nous savons que toute grâce confiée s’accompagne d’une réponse à donner, et que Marie a bien dit son « fiat ». Parce que nous savons que toute grâce reçue de Dieu se transforme par notre consentement en grâce pour les autres, et que Marie ne garde rien pour elle et nous redistribue tout. N’est-ce pas là le sens des rayons irradiant de ses mains ouvertes vers le monde ?

 


Voici ce que dit d’ailleurs à ce sujet Catherine Labouré de sa vision du 27 novembre 1830, dont nous fêtons l’anniversaire aujourd’hui : « A ce moment où j’étais à la contempler, la Sainte Vierge baissa les yeux en me regardant. Une voix se fit entendre qui me dit ces paroles : «  Cette boule que vous voyez représente le monde entier, particulièrement la France et chaque personne en particulier. » Ici, je ne sais m’exprimer sur ce que j’ai éprouvé, et ce que j’ai aperçu, la beauté et l’éclat, les rayons si beaux… « C’est le symbole des grâces que je répands sur les personnes qui me les demandent »… en me faisant comprendre combien il était agréable de prier la Sainte Vierge et combien elle était généreuse envers les personnes qui la prient. Que de grâces elle accordait aux personnes qui les lui demandent, quelle joie elle éprouve en les accordant… A ce moment, ou j’étais ou je n’étais pas… […] je ne sais… Il s’est formé un tableau un peu ovale autour de la Sainte Vierge où il y avait en haut du tableau ces paroles : « O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous », écrites en lettres d’or. Alors une voix se fit entendre qui me dit : « Faites, faites frapper une médaille sur ce modèle. Toutes les personnes recevront de grandes grâces en la portant autour du cou. Les grâces seront abondantes pour les personnes qui la porteront avec confiance. » »

 

Demandons et nous recevrons. Dieu n’est pas comme certains parents, à l’exigence sans amour, à l’amour sans exigence. Il est à la fois toute indulgence et toute exigence. Il sait où est notre bien. Il sait user de tout. Il sait quoi donner à l’un et quoi refuser à l’autre pour que nous grandissions en amour et en sainteté. Il dispense largement ses grâces par Marie, pas comme nous les entendons, souvent, mais comme elles nous sont le plus profitables.

 

Qui que nous soyons, d’où que nous venions, quoi que nous ayons fait ou dit ou pensé, quelque mal que nous constations en nous, quelle que soit l’épreuve que nous traversons, n’ayons pas peur de nous approcher de Marie, qui veut nous montrer de quel amour nous sommes aimés. Soyons de ces nourrissons, qu’on porte sur les bras.

 

Il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ; il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Demandons la grâce de repérer le terrible pouvoir que possède notre liberté d’obscurcir notre esprit. Voyons enfin que tout est grâce, que tout peut être vécu ou interprété comme une grâce, que rien n’est « trop injuste » sous le soleil de Dieu.

 

 

+ Jean-Michel di FALCO LEANDRI

Evêque de Gap et d’Embrun




Site officiel de la Chapelle Notre-Dame de la Médaille miraculeuse, rue du Bac, à Paris


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