Mort de Jean-Paul II - Confidences de Mgr di Falco

Publié le par AS

        

 

Parler du Pape Jean-Paul II sans tomber dans les banalités est un risque que j’accepte de prendre avec appréhension.  Tant de souvenirs, d’images se précipitent en ma mémoire que je ne sais lesquels vous faire partager. La première est celle de ce jeune et nouveau pape qui, le jour de son intronisation, à la grande surprise des services de sécurité et du protocole, s’est avancé vers la foule pour témoigner de son désir de proximité. Désir qui se concrétisera au cours de ses nombreux voyages tel un saint Paul des temps modernes visitant les communautés chrétiennes dans le monde. C’est ce pape qui n’hésite pas à se montrer en tenue de ski ou de montagnard, c’est ce pape robuste qui s’effondre lors de l’attentat dont il fut victime. C’est ce pape qui, pour la première fois dans l’histoire de l’Eglise, demande pardon pour les fautes passées. On oublie sa visite au Maroc où il rejoint des milliers de jeunes musulmans rassemblés dans un stade qui lui font une véritable ovation lorsqu’il se présente à eux à eux tenant la main du roi Hassan II. C’est ce vieux pape soutenu par des rabbins qui prie devant le mur des lamentations et glisse entre les pierres le petit billet sur lequel figure sa prière.

 

Mais j’arrête là pour évoquer des souvenirs plus personnels. J’ai eu le privilège d’être reçu plusieurs fois à la table de Jean-Paul II. Lors des synodes romains qui rassemblent des cardinaux et évêques du monde entier, il y a toujours cinq porte-parole pour rendre compte des travaux aux journalistes, un germanophone, un italophone, un hispanophone, un anglophone et un francophone. J’étais l’un d’eux pour les journalistes français. Pour nous remercier, à la fin du synode le pape nous recevait pour un dîner.

 

Quelle agréable surprise que de découvrir sa modestie, sa simplicité son sens de l’écoute, s’adressant à chacun d’entre nous dans notre langue maternelle, nous questionnant sur la vie de l’Eglise dans nos pays respectifs. Quelques jours avant l’un de ces repas, un journal satirique avait fait une caricature sur laquelle se retrouvaient le pape mais aussi les cardinaux français et d’autres ecclésiastiques. Je l’avais montrée à mes confrères qui en voulaient une photocopie. Au cours du repas l’un d’eux me pousse du coude, me glisse la photocopie et me dit discrètement : "montre-la au pape." Ce petit manège n’avait pas échappé au pape qui demande à voir. Que faire ? Comment le lui refuser ? Nous étions comme des enfants en classe pris en flagrant délit de caricaturer leur professeur. Je n’avais pas le choix, je lui montre, le pape la prend, puis de son doigt, nomme avec sa voix grave ceux qu’il reconnaît, "Lustiger, Decourtray, l’abbé Pierre", se tourne vers moi et pointant toujours du doigt le dessin "mais c’est vous ça !" Puis il pose le doigt sur sa caricature et dit : "C’est bien, c’est bien, si le pape fait rire, c’est qu’il donne du bonheur." Je n’étais pas très fier !

Je le revois encore se rasseyant à la table de la salle à manger alors que nous allions nous séparer pour écrire une phrase sur le bréviaire de l’un d’entre nous.

 

Si j’ai choisi ces anecdotes, c’est pour nous faire oublier un instant la peine qui est la nôtre.

 

Porte-parole de la Conférence des Evêques de France, j’ai eu à le rencontrer dans des circonstances plus graves lorsque j’ai accompagné le président et le vice-président de la conférence des Evêques de France pour aller plaider la cause de Monseigneur Gaillot. L’entretien a duré près d’une heure. Le pape a écouté avec une grande bonté ce que le président de la Conférence souhaitait lui dire. Lorsque le pape à son tour a parlé, pas la moindre dureté dans ses propos, pas le moindre semblant d’agressivité, de la peine certainement… A la fin de l’entretien lors duquel le secrétaire général et moi nous nous étions contentés d’écouter, le pape a pointé son doigt vers nous et nous a dit : "pendant que nous parlions, j’ai vu les secrétaires sourire, je crois qu’ils sont pour Pape !"

 

La dernière rencontre en tête à tête, c’est il y à quelques mois, lors de la dernière visite ad limina, cette visite que font les évêques à Rome tous les cinq ans pour rendre compte de leur mission. Le pape était déjà bien fatigué. Il m’a demandé de lui parler du diocèse de Gap où je venais d'arriver, mais aussi de la famille et des vocations, deux sujets qui le préoccupaient particulièrement. Lorsque j’ai présenté le diocèse, j’ai parlé du tourisme et du ski. Et là j’ai vu briller son regard : "Ah le ski, le ski", m’a-t-il dit presque avec émotion tant cela devait évoquer de souvenirs personnels.

 

Je revois aussi la joie du jeune Victor-Emmanuel gravement malade, devenant aveugle. Il avait confié à une association son rêve : rencontrer le pape. L’association m’avait demandé de tenter de lui permettre de réaliser ce rêve. Je me souviens de la surprise de mon assistante croyant à un canular en me disant : "le secrétaire particulier de Jean-Paul II voudrait vous parler". Ce n’était pas un canular mais la réponse que Victor-Emmanuel attendait avec tant d’impatience, Jean-Paul II acceptait de le recevoir !

 

Et puis il y a eu aussi les concélébrations dans sa chapelle privée tôt le matin. Ce moment où l’on entrait dans la chapelle avec émotion, reconnaissant le pape de dos, déjà en prière depuis longtemps. Les rencontres lors des voyages en France, de la Journée de la jeunesse à Paris, à Rome et tant d’autres.

 

Dans ces quelques lignes, j’ai tenté de vous présenter un visage du pape dans l’intimité, j’allais dire dans la simplicité de son humanité. Tout au long de ces journées, des rétrospectives dans les médias nous feront revivre l’extraordinaire action qui aura été la sienne tant sur le plan pastoral et spirituel que politique, au sens noble du terme. Qui pourrait nier le rôle qui fut le sien dans la fin des régimes communistes et la destruction du mur de Berlin ? Et le rassemblement à Assise de tous les grands chefs religieux. Son dernier pèlerinage à Fatima où je représentais les évêques de France. Les événements et les images pourraient défiler ainsi sans fin.

 

Un ami professeur de médecine, protestant et d’origine juive me disait ces jours derniers : "Moi médecin je sais ce que sont les souffrances actuelles du pape. C’est un martyr et ce martyr fera grandir l’Eglise."

Puissions-nous être dignes de ce martyr en vivant notre foi unis et en communion.

 

Quant à moi, puis-je faire cette confidence ? Je me sens comme orphelin. Ma mère vit dans la paix de Dieu depuis ce mois d’août. Avec le départ du Pape Jean-Paul II c’est comme un père que j’ai perdu. Ma mère rêvait de le rencontrer,  depuis ce samedi 2 avril, son rêve est devenu réalité,  ils vivent, avec tous ceux que nous avons aimés et qui nous ont quittés dans la plénitude infinie  de l’Amour.

 

 

                                    + Jean-Michel di FALCO LEANDRI

                                       Evêque de Gap

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