Le père Pierre Fournier, Chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Publié le par TP

Ce lundi 22 septembre au soir, plus de 450 personnes du diocèse et d'ailleurs s'étaient rassemblées au sanctuaire Notre-Dame du Laus, entourant de leur estime et de leur affection le père Pierre Fournier à qui Mgr Jean-Michel di Falco-Léandri remettait l'insigne de chevalier de l'Ordre national du Mérite.

 






















Cher Père Fournier,

Mesdames et Messieurs,

 

Par décret du Président de la République en date du 16 mai 2008, pris sur le rapport du Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, et visé pour son exécution par le chancelier de l’ordre national du Mérite, a été nommé au grade de chevalier, je cite : « Le Père Fournier (Pierre, Francis, Marin), fondateur d’une association de soutien scolaire pour enfants d’immigrés ; 33 ans de ministère ecclésiastique, d’activités associatives et de services civils. »

 

Le Président de la République a décrété la nomination d’un prêtre au rang de chevalier de l’ordre national du Mérite. Un évêque de l’Eglise catholique effectue aujourd’hui la remise réglementaire de l’insigne. Est-ce là contrevenir au principe de laïcité, à la juste séparation de l’Eglise et de l’Etat ? Non, puisqu’il est clairement défini au nom de qui l’on agit. Dans le cadre de la remise officielle, ce n’est pas à titre personnel que j’agis, c’est au nom du Président de la République, et comme membre moi-même de l’ordre national du Mérite.

 

Est-il déplacé pour autant, en cette circonstance, de faire un peu de théologie ? Non, car ce n’est pas parce que les engagements publics que nous menons, nous les chrétiens, viennent de notre foi qu’ils ne peuvent être reconnus comme légitimes et bénéfiques par ceux qui ne la partagent pas. De plus, l’homme est un, et il serait bien difficile de dissocier, chez un prêtre, ses motivations religieuses de ses motivations humaines et citoyennes, à moins de diagnostiquer chez lui un dédoublement de personnalité. Ne séparons donc pas ce que Dieu a uni, la foi et la raison, la foi et les œuvres. Unissons-les sans les confondre. Distinguons-les sans les séparer.

 

Ne pas confondre la sphère religieuse et la sphère citoyenne, signifie reconnaître que chacune a son identité et garde son autonomie. Ne pas séparer la sphère religieuse et la sphère citoyenne, c’est permettre aux deux d’interagir, à la sphère citoyenne de ne pas se scléroser par son ouverture à la transcendance, à la sphère religieuse de s’exprimer dans le domaine public. L’homme religieux est nécessairement un homme politique. Conscient des « aspects sociaux du dogme », pour reprendre le titre d’un ouvrage du père de Lubac, c’est bien ce monde-ci que le chrétien est appelé à habiter. Sa foi n’est pas un opium qui le fait s’évader du monde, mais une lumière et une force qui lui permet de le transformer et de garder l’espérance du salut au cœur même de situations humaines douloureuses.

 

Cher père Fournier,

Alors que vous étiez élève au lycée Dominique Villars à Gap, vous avez eu le désir de faire le Service de la Coopération. Après votre maîtrise de philosophie à Grenoble, vous avez été envoyé, expérience décisive et inoubliable pour vous, comme Coopérant au Soudan. Enseignant de français à Khartoum, à l’Ecole norma­le et au Centre culturel français, puis premier enseignant de français à Port-Soudan. Vous vous êtes immergé pendant deux ans dans ces régions où l’islam est majoritaire grâce à l’accueil fraternel de musulmans qui sont devenus et restés des amis. Vous avez découvert auprès d’eux la civilisation arabe, leur sens de Dieu et de la prière, leur amour du Coran, leurs valeurs. Dans votre ministère sacerdotal, d’aumônier de jeunes, de curé de paroisse à Vars et à Saint-Roch, de formateur de futurs prêtres au séminaire d’Avignon, de responsable de services diocésains, cette dimension de rencontre avec les personnes immigrées et de dialogue interreligieux a été présente, soit de manière organisée, soit de manière spontanée en fonction des besoins et des circonstances.

 

Dès votre ordination en 1976, avec votre nomination en aumônerie de jeunes à Gap, vous avez proposé des « pistes » d’animations solidaires en référence à l’Evangile. C’est ainsi que vous avez organisé avec des lycéens un Soutien scolaire hebdomadaire auprès d’enfants d’immigrés dont les familles étaient originaires d’Italie, du Portugal, du Maghreb, de Turquie, et d’autres pays. Vous l’avez fait en lien avec le Bureau d’Aide aux Travailleurs Etrangers (BATE) et le Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne (M.R.J.C.).

 

Cette « Aide aux devoirs » a été une expérience marquante pour les lycéens, un encouragement pour des enseignants, un réconfort pour les enfants et leurs familles. Cette action, accompagnée d’animations intergénérationnelles régulières, a été primée par le Rotary Club local en 1984, puis régional en 1985.

A Vars, avec les jeunes du M.R.J.C., vous avez accueilli un groupe de jeunes Syriens. De façon suivie, vous vous êtes attaché à favoriser diverses réalisations de dialogue interculturel et interreligieux tant à Avignon qu’à Gap : rencontres, groupes de réflexion, réunions publiques. Vous avez apporté notamment votre appui à la création, en 2006, de « Gap-Espérance », une association œcuménique et interreligieuse, et aux « Semaines de Rencontres Islamo-Chrétiennes.

 

Jamais vous n’avez travaillé seul. Toujours vous avez su faire appel à la compétence et à la générosité de ceux que la providence plaçait sur votre chemin. Merci à tous vos amis d’avoir répondu à notre invitation et d’être à vos côtés ce soir pour vous témoigner leur fidélité et leur attachement.

 

Ce n’est pas en marge de missions d’Eglise successives que vous avez ainsi œuvré, mais dans le cadre même de ces missions. Comme vous me l’avez confié, votre motivation profonde se trouvait dans la compréhension que vous avez de l’Evangile, dans cette suite d’un Christ qui rencontre l’« étranger » et lui donne place au milieu des autres, dans cette perspective d’un Christ qui nous dit du Jugement dernier : « J’étais un étranger et tu m’as accueilli… » (Mt 25).

 

Cher père Fournier,

Vous êtes un sédentaire. Vous avez été baptisé à Gap, fait votre scolarité à Gap, été ordonné à Gap. Et vous en êtes fier. Mais ce faisant, par vos actions, vous rappelez à tous que nous sommes également des nomades, que nous avons besoin tout à la fois d’un point d’ancrage et d’avancer au large, d’un camp de base et d’avancer vers les sommets, de nous recueillir et d’accueillir. Le sédentaire ne peut fermer son cœur au migrant au risque de mourir asphyxié. Le migrant ne peut migrer indéfiniment au risque de mourir sur le bord du chemin.

 

Dans le Lévitique, Dieu donne un commandement pour régir les rapports entre Israélites : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il donne également un commandement pour régir les rapports avec l’étranger demeurant dans le pays. Loin de différer du premier, il est exactement le même ! Et comme pour faire taire toute récrimination, Dieu explique pourquoi il ne diffère en rien : « car vous avez été étrangers au pays d’Egypte. » Dieu nous dit : Vous-mêmes vous avez été étrangers. Rappelez-vous quand vous avez été étrangers. Rappelez-vous quand vous avez été opprimés ; rappelez-vous vos quarante années d’exode dans le désert ; rappelez-vous Joseph, emmenez en Egypte ; rappelez-vous Jacob, araméen errant ; rappelez-vous Abraham, quittant Ur en Chaldée pour se rendre sur une terre étrangère.


Comment alors ne pas accueillir l’étranger quand soi-même on l’a été. Et puis le chrétien voit dans l’étranger le visage même du Christ. Chaque Noël nous renvoie sa naissance dans une mangeoire après que la sainte famille a quitté Nazareth, et la fuite en Égypte. L’année liturgique nous le montre parcourant « villes et villages ». L’Evangile nous rappelle qu’il n’avait pas où reposer la tête.


En cette « année Saint Paul », le chrétien se rappelle la conversion de Saul sur la route de Damas, les pérégrinations de l’Apôtre des nations pour fonder les Eglises, sa mort à Rome, loin de chez lui. Notre Eglise diocésaine de Gap et d’Embrun ne peut oublier qu’elle doit sa première évangélisation et son établissement à des migrants missionnaires venus du Piémont ou ayant remontés la vallée de la Durance.


Par votre action, cher Père Fournier, vous nous invitez à être une Eglise et un pays qui accueillent, à ne jamais avoir peur de l’autre.

 

Cher Pierre,

En la cathédrale de Gap, trois mois après votre naissance, vous êtes entré dans l’ordre de la grâce par le baptême. En la même cathédrale de Gap, en 1976, vous êtes entré, par grâce également, dans l’ordre des prêtres. Et aujourd’hui, vous entrez dans l’ordre national du Mérite.

 

Serait-ce que nous délaissons l’ordre de la grâce pour cautionner la méritocratie individuelle, trop heureux de voir des mérites reconnus ? Non. Nous ne méritons pas notre place dans la répartition des dons, nous ne méritons pas notre point de départ dans la société, nous ne méritons pas nos capacités. Nous ne sommes pas propriétaires de nous-mêmes, nous ne sommes pas des êtres autonomes ne dépendant que de nous-mêmes et ne devant rendre des comptes qu’à nous-mêmes. Nous sommes dépendants de Dieu et des autres. Tout cela, nous le savons bien. Mais par votre activité, vous nous invitez à ne jamais oublier, dans le mérite de chacun, la part irréductible de ce qui lui a été confié. Vous nous rappelez que quand bien même nous sommes et demeurerons toujours des débiteurs insolvables, chacun peut dès aujourd’hui aider son prochain s’il veut bien accomplir ce qui est à sa portée.

 

Le Catéchisme de l’Eglise catholique – que vous connaissez bien puisque vous le commentez article par article, mois après mois, dans le cadre de la formation permanente du diocèse – dit ceci : « le terme "mérite" désigne, en général, la rétribution due par une communauté ou une société pour l’action d’un de ses membres […] [et] le mérite ressort à la vertu de justice conformément au principe de l’égalité qui la régit ». Mais ensuite, le catéchisme rappelle que nous ne pouvons atteindre le salut par nos propres forces, que la miséricorde de Dieu nous est offerte, qu’elle est reçue dans la foi, et que nous ne pouvons jamais la mériter sous quelque forme que ce soit. C’est bien seulement par grâce, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l’Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs en vue d’œuvres bonnes et méritoires.

 

Cher père Fournier, en ce jour, la République couronne vos mérites. Et c’est de l’ordre de la justice. Mais un jour, Dieu, en couronnant vos mérites, couronnera ses propres dons. Et ce sera dans l’ordre de la miséricorde. Puisse cette conscience vive que tout mérite n’est que grâce vous permettre d’œuvrer avec toujours plus de générosité et d’humilité.

 

+ Jean-Michel di FALCO LEANDRI

    Evêque de GAP et d’EMBRUN

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