Intervention de Mgr di Falco à la Conférence des avocats du barreau de Paris

Publié le par AS

La parole est vraiment caractéristique de l’être humain. Il est « l’être doué de parole ». On dit qu’à Rome, Michel-Ange, ayant achevé de sculpter son Moïse, ce chef-d’œuvre au visage si expressif, si « humain », l’aurait frappé d’un coup de marteau en l’interpellant : « Alors ? Parle maintenant ! ». Nous savons - d’expérience quotidienne ! – que la parole est un domaine ô combien délicat dans la communication entre les personnes... La parole peut recéler des trésors de vie à rayonner, et la parole peut errer vers des ornières où elle meurtrit… 


I. Les enjeux de la parole

Il y a la voix et il y a la parole. La voix est le « support », la capacité d’expression et de communication, mais il y a aussi la parole : la volonté de signifier, de faire connaître du sens, de la signification, d’adresser des messages à autrui, de faire part de notre désir, de ce qui nous habite en termes de volonté, de crainte ou de souhaits. Que serait une journée où l’on ne parlerait à personne ? 

La voix et la parole sont de l’ordre du souffle, de ce qui nous est intime, infiniment personnel, de l’intérieur de nous-même. Voix et parole sont ainsi de l’ordre de notre être profond, du souffle qui nous anime au plus secret de nous-même. Et, en même temps, c’est ce que nous voulons communiquer, extérioriser, voire universaliser. La parole s’inscrit ainsi dans le champ de l’intimité et dans le champ social, de la communauté humaine.

« Nul n’est une île », reconnaît un penseur anglais. Nul n’est isolé des autres : la parole crée du lien entre les êtres. La parole nous introduit dans un réseau de relations avec les autres, dans un réseau de sens sans cesse en mouvement pour créer de la communication, du partage de vie, de l’incitation à l’action.

La parole et l’action sont en dialectique constante. La parole peut précéder l’action, la désigner, ou elle peut s’en nourrir. En Afrique, au Mali, chez les Dogons, le mot parole équivaut au mot action. Quand les paysans Dogons retournent la terre de leurs champs et qu’ils disent, le soir : « Pour aujourd’hui, la parole s’arrête là », c’est que demain ils reviendront et reprendre leur action, leur travail à cet endroit même.

La parole a partie liée avec la naissance, avec la genèse de l’être. Par la parole, l’être humain s’engendre à lui-même et aux autres comme un être de liberté, comme un sujet responsable, comme porteur de projet. Par ex, au mariage, par leur parole-promesse, par leur échange de consentement, cet homme et cette femme s’engendrent comme des êtres nouveaux, comme des époux porteurs d’une perspective d’alliance de vie et d’amour. Par la parole porteuse d’un projet, l’être humain s’engendre vers l’avenir. Il fait du temps un allié.


II. Une parole sacrée ?

Y a-t-il une possibilité de parole avec ce qui dépasse l’être humain ? Une parole humaine qui puisse être adressée à un au-delà, un absolu, une divinité ? Y a-t-il une « parole » que nous puissions recevoir d’un ailleurs ? De plus haut que nous, ou du plus profond ? Les religions, dans leur diversité, témoignent d’une conviction majeure qu’il y a une parole possible avec le divin ou l’au-delà. Les religions, sans doute toutes, offrent aux humains une parole sacrée, ou un équivalent.

L’hindouisme, pour nous mettre en communication avec l’ « atman » fondamental, propose de prononcer la parole grave à la limite de l’articulable : « ôm »…L’hindouisme, c’est aussi l’écoute de la parole de Krishna : « Entre dans mon yoga ! » = entre dans l’union à Moi. C’est la parole de la relation mystique à la divinité.

L’islam est attentif à la parole qu’Allah adresse aux croyants, à son « kalam ». Le Coran (ce mot signifie Lecture) révèle la Parole sacrée d’Allah pour que le fidèle, selon la prière quotidienne, avance, sans s’égarer, sur « la route droite ».

Pour les juifs, la Bible (la Torah) fait connaître aux hommes la Parole de Dieu, son « dabar ». L’Histoire biblique est jalonnée par la Parole de Dieu  - par ses oracles - adressée particulièrement aux prophètes pour éclairer, alerter, interpeller le Peuple de Dieu au fil des événements.

Pour les chrétiens, Jésus, Fils de Dieu, est la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu. Nous connaissons bien le Prologue de saint Jean : « La Parole de Dieu s’est faite chair. Le Verbe de Dieu a habité parmi nous ». Vivre la foi, selon l’une ou l’autre de ces religions, c’est accueillir de tout son être cette parole sacrée qui fait sens dans la vie humaine. 


III. La force de la Parole selon la Bible

La Bible donne de la parole une présentation spécifique. Il s’agit de la capacité créatrice de la Parole de Dieu. Dans le Livre de la Genèse : « Dieu dit… et cela fut.. ». Toute la Bible, explique Maurice Bellet, peut se résumer dans le fait qu’elle est une Parole forte que Dieu adresse aussi bien à l’humanité qu’à chaque personne : « Je veux que tu vives ! ». La Bible, à chaque génération, porte cette Parole d’Amour et de Vie que Dieu exprime à tout moment. Dans le prophète Isaïe, Dieu souligne l’efficacité et la fécondité de sa Parole de manière saisissante : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange. Ainsi ma Parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat,sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission» (Isaïe 55, 10-11). C’est dire à quel point la Parole de Dieu est appelée à faire événement dans le cœur des fidèles. 

Dans la Bible, la Parole de Dieu est créatrice : elle réalise ce qu’elle énonce. Les linguistes disent alors que la parole est « performative ». C’est la puissance de la parole d’opérer totalement ce qu’elle désigne. Dans les activités humaines, il est des circonstances où la parole est « performative ». C’est notamment dans les circonstances solennelles quand une personne qualifiée prononce les mots qui ouvrent une réalité nouvelle. Aux Jeux Olympiques,  quand le Président proclame : « Je déclare ouverts les Jeux Olympiques.. ! », ils sont ouverts réellement. Sa parole est performative. De même en début de séance solennelle, quand le président déclare : « La séance est ouverte.. ! ». Dans la Bible, la Parole de Dieu est « performative » : elle est agissante au cœur de l’Histoire des hommes. La célébration chrétienne des sacrements repose sur cette conviction qu’au cœur de l’action liturgique, au nom du Christ mort et ressuscité. Par exemple, le prêtre prononce une parole « performative » : «  Ceci est mon Corps,…Ceci est mon Sang… ». Aux yeux des croyants, à ces paroles « performatives », par l’Esprit Saint du Père, le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Christ Ressuscité. C’est dire combien la parole est douée de force en certaines circonstances selon les réseaux de sens que nous mettons en œuvre. 


IV. Quelle éthique de la parole ? 

Si la parole est si centrale pour l’être humain, pour l’individu, pour la personne et pour la société, il faudra bien trouver un mode de « gestion » de la parole, une «éthique » de la parole. Nous savons combien la parole peut être déviée, ambiguë, au point d’être mortifère ou meurtrière envers autrui, envers la société. L’actualité est sans cesse en alerte pour que soit corrigés par des excuses ou des demandes de pardon des propos qui ont été excessifs, ou injurieux, en tout cas pour des paroles qui sont sorties de la vérité ou des règles du respect d’autrui. Dès avant Platon, les philosophes s’interrogent sur la nécessité d’une parole qui ne se pervertisse pas dans l’insignifiance, ou dans la ruse malveillante ou dans les ombres de la fausseté. 

a)  Chez les avocats
Auteur, en 2004, d’ Etudes d’Histoire de la profession d’avocat, avec le sous-titre expressif pour nous : Défendre par la parole et l’écrit (Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 344 p.), Maître Jean-Louis Gazzaniga rappelle qu’ « il y a une vingtaine d’années, la Conférence des bâtonniers de France s ’inquiétait de la piètre image que l’on avait de la profession d’avocat ». Parmi les raisons avancées d’un tel discrédit, il note « la facilité avec laquelle la plupart des avocats sont capables de plaider toutes les causes, et cette irritante question, toujours posée, comment peut-on défendre quelqu’un que l’on sait coupable ?... ». Me Gazzaniga aborde alors la question de la liberté de parole de l’avocat (p.69-80). Il constate : « Parmi les droits de la défense, la liberté de parole laissée à l’avocat est l’un des plus importants ». Il décrit ensuite le cadre et les limites dans lesquelles l’avocat est censé situer sa parole, selon la déontologie professionnelle : 
Une parole qui « ne peut être arrêtée par des considérations de personne, de puissance ou de vain respect. 
Une parole, non pour plaire, mais qui convainque le juge (avec le courage nécessaire), 
Une parole évitant l’excès et empreinte de «  retenue et de sobriété ». 
Une parole d’une certaine vivacité dans le ton quand il le faut, mais toujours respectueuse de l’adversaire. 
Une parole évitant la plaisanterie et la raillerie, « évitant de rapporter des faits étrangers à la cause », et par-dessus tout une parole qui respecte la vérité, une parole qui « n’induise pas en erreur sciemment le juge en faisant passer pour vrai ce qu’il sait être faux », bref, une parole d’honnêteté. Me Gazzaniga cite le bâtonnier Liouville dans son ouvrage De la profession d’avocat : « Il faut qu’à travers l’avocat, le juge aperçoive toujours et distinctement l’honnête homme : c’est la ferme résolution qu’il faut prendre et tenir, toute la vie, de ne jamais dire que ce que l’on croit vrai ». 

b)  Pour tous
Nous avons tous rendez-vous, constamment, avec une « éthique » de la parole. Quelle peut être cette éthique de la parole ? Brièvement, nous pourrions la caractériser par trois repères. Nous sommes convoqués, à tout moment, à prononcer des paroles qui mettent en œuvre les trois valeurs fondatrices de la vérité, de l’altérité, et de la justice. 

- Une parole qui vise la vérité. Platon plaçait au sommet des Idées vers lesquelles les hommes doivent universellement tendre le Beau , le Bien et le Vrai. Le Vrai est la clé de voûte sans laquelle se dévoie la relation à l’absolu, au monde et aux hommes. A la manière qui lui est propre, le Christ , dans le Sermon sur la Montagne, indique : « Que ton Oui soit Oui ! que ton Non soit Non, simplement ; ce que l’on dit en plus vient du Mauvais » (Mt 5,37). Il s’agit de rompre avec les faux-semblants, les semi-mensonges ou les semi-vérités pour arranger les réalités à son avantage, et tant d’autres réalités de compromission. 

- Une parole qui vise la reconnaissance de l’altérité.  A tout moment, pour être humanisante, la parole doit s’adresser à l’autre en reconnaissant la singularité de sa personne, de son histoire, de son devenir, et particulièrement de son avenir. Aucune personne ne doit être transformée en un individu que l’on instrumentaliserait à des fins détournées ou égoïstes. 

- Une parole qui vise la construction de la justice.  Pour être humanisante, toute parole que nous prononçons doit également tendre à apporter un « plus » de justice, apporter ce dont l’autre a besoin pour progresser sur son chemin. Il s’agit de la reconnaissance de ses droits fondamentaux et de tout ce qui fait son désir. La parole se veut servante d’humanisation d’autrui, des personnes, des populations. Elle s’inscrit alors dans la promotion de l’être. 

En méditant sur la parole,  le chemin que nous avons parcouru nous sensibilise sur les enjeux de ses étonnantes potentialités, sur sa précieuse et redoutable force selon l’utilisation que nous en faisons. Nous avons en main la responsabilité de la parole, chacun d’entre nous parmi nos semblables, et plus particulièrement dans l’exercice de nos missions respectives. Puissions-nous avancer, sans cesse, sur le chemin d’une parole riche de sens et d’humanité ! 

  + Jean-Michel di FALCO LEANDRI 
     Evêque de Gap 

Publié dans Actualité

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