Ouverture du colloque : discours de Mgr di Falco

Publié le par AS

Peu de temps après mon arrivée à Gap, j’ai voulu poursuivre le travail que mes prédécesseurs avaient déjà engagé pour la béatification de Benoîte. J’avais donné rendez-vous au sanctuaire à plusieurs personnes spécialistes de Benoîte afin de rouvrir le dossier en vue de la béatification. Nous nous trouvions dans une salle de réunion où je fus saisi en entrant par une forte odeur de moisi. J’en fis la remarque. On m’expliqua que cela était dû à l’humidité de la pièce. Sans tarder, nous nous sommes mis au travail. Quelques minutes après avoir ouvert le dossier un fort parfum prégnant et lourd m’a soudain envahi. Une odeur semblable à celle qu’exhalent les huiles saintes. Surpris, j’ai demandé :

– Ne sentez-vous rien ?
– Non, rien, me fut-il répondu.
– Rien de différent par rapport à tout à l’heure ? Ai-je ajouté.
– Non, rien de particulier…

Je suis plutôt enclin à vérifier l’amour que l’on porte à Dieu par l’amour très concret accordé au prochain, et plutôt méfiant à cet égard à toute manifestation d’un surnaturel éthéré. Mais je ne peux nier ici que j’ai bénéficié des effluves qu’on dit connaître régulièrement au Laus depuis les premières apparitions de la Vierge à Benoîte. Serait-ce un clin d’œil que  l’Esprit Saint m’adresse ? Si je puis me permettre cette expression. J’aurais tendance à interpréter ainsi le fait que j’ai senti les bonnes odeurs de Notre-Dame du Laus alors que je ne l’attendais pas et que j’en doutais même, et plus encore qu’il me soit demandé de reconnaître le caractère surnaturel des événements relatés par Benoîte Rencurel à moi qui suis plutôt méfiant face au récit  de tels phénomènes.
         
Certains diront comment l’évêque peut-il reconnaître des apparitions alors qu’il n’en  n’a pas été le témoin ?  Ils auront raison. Quatre ans après l’évènement que je viens de relater ce que je reconnais, en m’appuyant sur les  très nombreux témoignages en notre possession et sur le travail des experts, c’est que  j’ai la profonde conviction que Benoîte Rencurel dit la vérité. Que le message qu’elle nous délivre mérite toute notre attention. Qu’il mérite que nous ouvrions notre cœur pour l’accueillir et qu’il continuera à porter de nombreux fruits comme c’est le cas depuis des siècles.

Il me sera donc été donné dimanche prochain de reconnaître officiellement l’origine surnaturelle des faits vécus et relatés par Benoîte Rencurel, la visionnaire du Laus. Cette décision vient reconnaître que Dieu, dans son attention pour les hommes, a voulu cette manifestation de sa grâce auprès de Benoîte, pour les hommes et les femmes de son temps, et pour nous tous qui, aujourd’hui encore, nous rendons au Laus dans une démarche sincère et profonde de pèlerinage.

C’est une grande joie pour moi d’être l’un des artisans de cette reconnaissance officielle. Elle vient confirmer les vertus de Benoîte Rencurel et contribue à paver le chemin vers la béatification de la bergère d’Avançon, même si la foi populaire et la vie ecclésiale du Laus sont l’expression d’une approbation sans réserve et depuis bien longtemps de la sainte vocation de la visionnaire du XVIIe siècle.

Il y a 344 ans, Notre Dame a choisi de s’adresser à une simple bergère pour ouvrir à tous un chemin de pénitence et de conversion, pour inviter les pèlerins à la réconciliation avec eux-mêmes, avec le monde, avec Dieu. On ne peut qu’être touché par le choix de Dieu se penchant sur une humble bergère à l’aube du siècle des Lumières.

Benoîte, paysanne sans culture, a reçu sa mission de la Vierge : durant cinquante-quatre années, elle a guidé les pèlerins, annoncé un évangile de conversion et de miséricorde. Aux pauvres et aux petits, Dieu se révèle. Et Benoîte, laïque, est messagère de Dieu. Comment ne pas voir en elle la figure même d’un laïcat responsable ?

Le message du Laus et la vie exemplaire de Benoîte nous invitent à vivre trois dimensions essentielles de notre foi chrétienne : la prière, la conversion et la mission.

Benoîte, durant sa longue vie d’engagement, n’a jamais négligé ce temps de prière et de cœur à cœur avec Dieu. Bergère, l’adolescente occupe ses jours à la récitation du chapelet. Ensuite, les visites de la Vierge seront toujours des occasions d’une « mise à l’écart » et de prière intime, de contemplation du mystère divin. Que chacun se sente appelé, au sanctuaire du Laus comme dans son existence de croyant, à vivre cette dimension contemplative de toute vie.

Ensuite, cette intimité avec Dieu par Marie, conduit Benoîte à la conversion. Elle le dit, elle le crie, elle invite les pèlerins à la suivre dans cette démarche de conversion, de réconciliation et de pénitence. Mettre sa vie sous le regard divin, laisser notre cœur modelé par sa parole et tout recevoir de Dieu, voilà l’invitation adressée à chacun de nous pour vivre pleinement la réconciliation, dans le sacrement de pénitence et dans la vie fraternelle.

Enfin, Dieu nous invite à la mission là où nous sommes. A Benoîte, il n’a pas été demandé de parcourir le monde ni de chercher à faire mille choses extraordinaires : c’est dans sa vallée, auprès de son entourage et des pèlerins attirés par Notre Dame de Bon Rencontre, qu’elle témoigna toute sa vie de l’amour divin. Et les pèlerins, bouleversés et transformés, étaient conduits à vivre chez eux, dans leur quotidien, la grâce du Laus.

Les évêques qui furent en charge du diocèse de Gap gardent en mémoire le souvenir vif de ce haut-lieu spirituel. Comme en témoignent, parmi d’autres, quelques extraits de lettres.

« Dès le premier jour, nous avons regardé le sanctuaire de Notre Dame du Laus comme la portion la plus fertile de ce diocèse, nous l’avons estimé comme le joyau le plus précieux de notre couronne épiscopale, et nous nous sommes appliqués, avec un pieux empressement, à seconder de tout notre pouvoir sa fécondité native et à lui rendre, aux yeux de tous son plus brillant éclat », écrit Mgr Jean-Irénée Depéry en 1856, lui qui obtint de Pie IX le couronnement de la Vierge du Laus.

Plus d’un siècle après, Mgr Pierre Chagué signe la préface du livre publié en 1977 par René Labriolle, Benoîte la bergère du Laus : « Comme Bernadette à Lourdes a été l’instrument de Dieu pour mettre toutes ces foules en marche vers la conversion du cœur, au Laus, l’humble bergère a été et est toujours un guide discret mais efficace […]. Educatrice patiente de la foi de Benoîte, la Vierge nous enseigne toujours à vivre notre foi, dans la joie au milieu des épreuves, et dans la délicatesse de conscience face au matérialisme contemporain, insiste l’évêque de Gap. L’histoire de Notre-Dame du Laus, où montent aujourd’hui des ‘chercheurs de Dieu’ qui trouvent là-haut la paix et la simplicité, est un des signes que Dieu est toujours présent avec nous, et que sa Mère aide toujours ceux qui ont le cœur pauvre, et qui prient. »

En cette fin de XXe siècle, ce qui marque les observateurs, c’est l’extraordinaire actualité du message du Laus. Benoîte est la figure moderne du laïc engagé dans la vie de sa communauté, tel que le concile Vatican II a pu l’appeler de ses vœux. Elle parle aux hommes de notre temps, elle guide ceux qui cherchent, qui creusent en eux cette source intérieure qui fait vivre.

En 1987, le cardinal Robert Coffy, alors archevêque de Marseille, se souvient du temps où il était évêque de Gap, de 1967 à 1974 : « Le Laus est un haut lieu spirituel, un lieu source, un lieu de prière et de conversion. Il y a ‘une grâce du Laus’ et c’est une grâce de réconciliation. Combien ont retrouvé dans le sacrement la paix intérieure ! Cette grâce remonte à Benoîte. Cette humble paysanne qui a conduit au sacrement de pénitence tant de pécheurs venus la trouver continue son action bienfaisante : sa prière accompagne la prière des pèlerins. Son appel à la conversion ne cesse de se faire entendre dans le cœur des chrétiens qui se rassemblent en ce sanctuaire. »

Quant à moi, je me plais à désigner ce haut lieu comme le poumon spirituel du diocèse.

Voilà le message si moderne et actuel de Benoîte : vivre le cœur à cœur avec Dieu dans la prière, entrer dans une démarche de conversion qui nous réconcilie avec nous-mêmes, avec les autres, avec Dieu, et vivre la mission là où la vie nous conduit, dans un quotidien fraternel et joyeux. C’est ce que nous raconte la vie de Benoîte. C’est ce que nous révèle son histoire simple et sainte. C’est en cela qu’elle est, aussi étonnant que cela puisse paraître, visionnaire et prophète pour notre temps.

Je voudrais adresser un très grand merci à tous les intervenants de ce colloque et vous souhaiter à toutes et à tous de belles journées pour mieux connaître la vie et l’oeuvre de notre chère Benoîte.

                                     + Jean-Michel di FALCO LEANDRI
                                        Evêque de GAP et d’EMBRUN

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