Franz-Olivier Giesbert au Vatican (discours intégral)

Publié le par AS

Discours de Franz-Olivier Giesbert, directeur de l’hebdomadaire « Le Point », le 25/02/2005 au Vatican

 

Eminences, Excellences, Mesdames, Messieurs,

 

            « Ah, cette presse ! Que de mal on en dit ! Il est certain que depuis une trentaine d’années elle évolue avec une rapidité extrême. Les changements sont complets et formidables. C’est l’information, qui peu à peu, en s’étalant a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. Il s’agit d’être renseigné toute de suite.

            Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante ? Est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte ?

            Le fait est qu’ils s’enfièvrent l’un l’autre, que la soif de l’un s’exaspère à mesure que l’autre s’efforce, dans son intérêt, de la contenter. C’est alors que, devant cette exaltation de la vie publique, on se demande s’il y a là un bien ou un mal. Beaucoup s’inquiètent - tous les hommes de cinquante ans regrettent l’ancienne presse, plus lente et plus mesurée - et on condamne la presse actuelle.

            Mon inquiétude unique devant le journalisme actuel, c’est l’état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation. Aujourdhui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait. Des centaines de journaux le publient à la fois, le commentent, l’amplifient et souvent, pendant une semaine, il n’est pas question d’autre chose. Ce sont chaque matin de nouveaux détails. Les colonnes s’emplissent. Chaque feuille tâche de pousser au tirage en satisfaisant davantage la curiosité de ses lecteurs. Une secousse continuelle se propage d’un bout du pays à l’autre dans le public.

            Quand une affaire est finie, une nouvelle commence. Les journaux ne cessent de vivre dans cette existence casse-cou. Si les sujets d’émotion manquent, ils en inventent. Jadis, les faits, même les plus graves, parce qu’ils étaient moins répandus et moins commentés, ne donnaient pas à chaque fois ces accès violents de fièvre au pays.

Ce régime de secousses incessantes me paraît mauvais. »

 

 

            Ces lignes que je viens de lire n’ont pas été écrites par moi, ni par une autorité écclésiastique ici présente ni par une grande conscience de notre temps. Non, elles ont été écrites par Emile Zola dans « le Figaro »  du 24 novembre 1888, mais comme vous tous, je pense la même chose que l’auteur de « L’Assommoir » et de « Germinal ». Souvent, les journaux font penser à ces vols d’étourneaux qui fondent sur un arbre pour le dévaster avant d’aller vers un autre. Je ne veux pas dire par là que nous autres journalistes avons des cervelles de moineaux, bien au contraire. Mais nous n’avons pas ou peu de mémoire. Pour bien exercer notre métier, il vaut mieux ne pas s’en encombrer.
             L’un des grands patrons de presse du XXème siècle, lord Beaverbrook, avait fait placarder sur les murs de ses rédactions une affiche où était écrit : « Faites comme si le monde avait été créé ce matin. »

            Nous avons une obligation de fraîcheur et de renouvellement. Sans quoi, nous ferions tous les jours le même journal et personne ne le lirait plus. C’est pourquoi on nous accuse si souvent de légèreté, de sensationnalisme ou de superficialité. Nous n’en faisons pas toujours preuve. Mais la critique d’Emile Zola reste d’actualité. Sur ce point, comme disait l’Ecclésiaste, il n’y a rien de nouveau sous le soleil .

            Je ne crois donc pas que l’on assiste aujourd’hui à une dégradation de l’information. Depuis que la presse existe, elle a toujours eu ses commerçants, ses voyous et ses exagérateurs. Si on aborde la question de la communication  en pensant que c’était mieux avant, on est à peu près sûr de se tromper. Nous autres journalistes étions,  sommes et serons toujours approximatifs et incontrôlables. Notre mission consiste à rechercher une vérité qui, par définition, nous échappe.

            L’écrivain américain Mark Twain a magistralement montré la difficulté de notre métier alors qu’il était reporter au « Territorial Enterprise » à Virginie City, dans le Nevada. Un jour, après lui avoir fait une petite leçon de déontologie, son rédacteur en chef lui rappela qu’il ne fallait rien écrire qu’il n’ait personnellement vérifié. Le lendemain, Mark Twain lui présenta l’article suivant qui est resté dans les annales : « Une dame qui dit s’appeler Mrs James Jones, et qui serait considérée comme l’une des personnes importantes de cette ville, aurait donné hier ce qui semblait être une fête où se seraient rendues un certain nombre de femmes ou prétendues telles. L’hôtesse affirme être l’épouse d’un avocat connu. » Voilà un exemple d’article parfait, c’est-à-dire rigoureux. Tout ce qui est écrit a été vérifié et quand l’auteur n’a pas pu le faire, il s’est contenté de mettre un conditionnel.

            Dieu merci, les articles ne sont pas écrits comme ça. Sinon, personne ne lirait plus nos journaux. Comme nous écrivons pour être lus, nous ne sommes jamais complètement rigoureux. Le journalisme est parmi les moins exactes des sciences inexactes. On court après la vérité avec un grand

V pour n’attraper qu’une petite vérité parmi d’autres, et encore, les bons jours.

            Voilà qui nous sommes : des gens de bonne volonté qui parlent souvent très bien de choses qu’ils ne connaissent pas et qui ont tendance à mettre sur le même plan, même s’ils ne les confondent pas forcément, les accidents de la circulation et les chutes de civilisation. Ne vous laissez pas abuser par les poses que nous prenons pour tromper notre monde. Il ne faut pas nous surestimer. Nous ne travaillons que dans l’éphémère, pour l’édition suivante. Même s’il a fabriqué des générations  de paons sentencieux et bouffis d’eux-mêmes, notre métier est finalement une école de modestie.

            Je voulais que vous sachiez qui nous étions avant de vous dire ce que nous voulons. Nous avons beau prendre des précautions pour vous rassurer, sachez que nous suivons tous la même logique : nous voulons tout savoir et tout le temps. C’est notre vocation. Nous ne supportons pas les mystères et les cachotteries. Nous sommes prêts à frapper inlassablement à la même porte dès lors qu’elle est fermée. Nous détestons les verrous, les barrières ou les paravents. Pour nous, les secrets sont faits pour être violés. Nous sommes tous d’incurables curieux, jamais rassassiés d’informations. Si vous nous en jetez une dans l’espoir de nous calmer, vous perdez votre temps : notre faim est insatiable. Ce sont toutes les vérités du monde que nous voulons dévorer.

            Nous cherchons donc la transparence. La nuit, le jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.  Dans un manuel édité par l’épiscopat français pour aider les paroisses à mieux communiquer, Mgr Jean-Michel di Falco écrit : « Communiquer est l’être même de l’Eglise . L’Eglise, par vocation, n’est pas tournée vers elle-même, mais vers les autres, vers ceux que chaque chrétien côtoie tous les jours ». Je suis d’accord, cent fois d’accord. Le Christ n’a pas cessé de communiquer. Mais je ne suis pas sûr que l’Eglise suive toujours bien son exemple.

            Malgré les appels du pape à l’évangélisation, il me semble que le clergé vit trop souvent replié sur lui-même, comme cerné par le monde qui l’entoure. Moi aussi, j’ai envie de lui dire : « N’ayez pas peur ». N’ayez pas peur des médias qui récupèrent et déforment tout. N’ayez pas peur d’aller où vos pas vous mènent, quitte à prendre des coups. N’ayez pas peur de hurler vos vérités à la face du monde, même si elles sont déplaisantes.

            L’Eglise a tort chaque fois qu’elle cherche à se faire bien voir de son temps. C’est la limite de la relation entre les prêtres et les médias qui, par définition, épousent leur époque dont ils sont simultanément la matrice et la progéniture. Les incompréhensions et les conflits sont inscrits dans la nature des uns et des autres. Nous devons les accepter.

            Dans un texte annexe à son « Pamphlet contre les catholiques de France », Julien Green écrivait en 1924, à l’âge de 24 ans, puisqu’il avait l’âge de son siècle, des lignes qui sont toujours d’actualité. :

            « Ne vous conformez pas au monde (huic saeculo), c’est-à-dire n’avilissez pas votre catholicisme en le mêlant à la vie du monde, faites-en quelque chose de surnaturel, d’étrange : ayez l’air étrange (étrange : étranger). »

            Puisse l’Eglise ne jamais prendre la forme du siècle. Si un jour elle écoute les petits mufles du réalisme qui lui ordonnent de s’adapter à son époque , elle faillira à sa mission. En disant celà, je ne plaide pas pour ma paroisse. En tant que journaliste, je rêve que s’assainissent les rapports entre la chrétienneté et les médias. Mais nous devons accepter l’idée de malentendus entre nous, tant nos logiques sont contradictoires. Pourquoi faudrait-il que le Vatican réécrive les Dix Commandements de Moïse, tous les dix ans, au gré des dernières enquêtes d’opinion ?

            L’Eglise n’est plus le centre du monde, mais son point de repère. Elle doit accepter d’être prise à partie par la presse. J’ose dire  que c’est même souvent bon signe. Elle doit seulement, chaque fois qu’il le faut, rectifier, démentir ou rétablir les faits.

            J’en reviens à la transparence. Même s’il lui faut préserver le sacré, l’Eglise n’a, pour le reste, rien à cacher. Elle doit être plus présente dans les médias qu’elle ne l’est aujourd’hui, mais sans naïveté ni amateurisme, en ayant toujours bien choisi  son terrain d’intervention. La règle, en la matière, est de ne jamais communiquer si on est en position de faiblesse. Quand on est au centre d’une polémique et que la tempête médiatique est trop forte, on n’est pas entendu. Rien ne sert de corriger, de protester ou de hausser le ton. Le message ne sera pas reçu, au milieu des vociférations.

            Dernièrement, on a pu observer un cas d’école avec avec l’affaire de la laryngo-trachéite aigüe qui conduisit le pape à l’hôpital Gemelli. La plupart des journaux s’en sont pris, d’une même voix, à la communication officielle rassurante du Vatican. D’excellents confrères ont même perdu leur sang-froid. Quand la machine médiatique est en marche sur tous les continents, rien ne peut l’arrêter. Vous devez prendre votre mal en patience et laisser passer.

            Lorsque la machine sera passée, alors vous serez de nouveau audible. Pour communiquer, il faut toujours choisir son heure. Mais, sans hésiter, par la suite, à s’expliquer. Ou, si nécessaire, à rendre les coups. Quand elle a reçu un soufflet, il me semble que l’Eglise a trop souvent tendance à tendre l’autre joue, avant de se réfugier dans le silence de la repentance. Elle ne perdrait rien à interpeller de temps en temps les médias ou à les mettre en face de leur responsabilité.

Oui, ce que nous attendons de vous aussi, c’est que vous n’ayez pas peur de nous. Cessez de nous ménager. Demandez-nous des comptes. Questionnez-nous. Grattez là où ça fait mal : la commercialisation de l’information ; la mainmise de grands groupes industriels sur les médias ; l’espèce de neutralité froide affichée par les médias devant l’horreur du monde.

             Comme beaucoup de journalistes, j’ai aimé que le texte  Aetatis Novae, rédigé par la commission pontificale des moyens de communications sociales, ait dénoncé, en son temps, la montée des monopoles, la dictature de l’audimat ou la loi de l’argent. Il n’y a pas si longtemps, Jean-Paul II a eu raison de réclamer, que « les hommes et les femmes des médias prennent pleinement part à la destruction des murs de haine de notre monde, murs qui séparent les peuples et les nations  les uns des autres, alimentant l’incompréhension et la méfiance ». J’ai encore approuvé le Saint Père quand, lundi dernier, il a demandé aux médias de « rapporter les événements de manière précise et véridique, en donnant voix aux diverses opinions. »

 Rien n’interdit l’Eglise d’admonester régulièrement les médias de la sorte. Je pense même qu’elle ne le fait pas suffisamment. Il est clair qu’elle souffre vis-à-vis d’eux d’un « complexe  d’infériorité », pour reprendre l’expression de Mgr Martini. Elle n’ose pas leur dire leur fait.

            N’en doutez pas : une Eglise prudente, compassée ou calculatrice ne sera jamais respectée par les médias. La meilleure communication est celle qui vient du fond du coeur. Pour être bien entendu, vous devez être vous-même, avec vos contradictions : engagés dans votre époque, partout où les humains souffrent, et en même temps enracinés dans les siècles, sans chercher à être à la page.

            Tel est le dilemme de l’Eglise : être ici et ailleurs. Vous n’êtes pas obligé de répondre au premier coup de sifflet de l’animateur de télévision qui vous placera entre une prostituée reconvertie dans la chanson et un champion de football drogué avant de vous demander de répondre en dix secondes, pas une de plus, à sa question rituelle : « Et Dieu dans tout ça ? » Mais vous devez témoigner partout où on a besoin de vous, sous peine de donner raison à Julien Green qui écrivait, révolté : « Il est effrayant de voir à quel point le catholicisme dérange peu la vie des hommes. »

            Voilà pourquoi l’Eglise ne doit pas s’interdire d’entrer, quand il le faut, dans la mêlée médiatique ni de se faire inviter sur les plateaux de télévision pour affronter les critiques. Même si on est en droit de le regretter, il n’y a pas de meilleur moyen pour parler au monde, aujourd’hui.

            Trop longtemps, l’Eglise a récusé la liberté de la presse, « la plus funeste », selon l’encyclique Mirari vos de 1832, au temps de Grégoire XVI. « Une liberté  exécrable, d’après cette encyclique, et pour laquelle on n’éprouvera jamais assez d’horreur ». Dieu merci, le discours du Vatican a changé depuis. Même si le clergé semble souvent mal à l’aise avec cette liberté.

L’Eglise doit être partout. Dans les bidonvilles, au milieu des catastrophes, parmi les damnés de la terre, et aussi sur le petit écran. Il ne s’agit pas, pour elle, d’être de son temps. Il lui faut déranger son temps. Je vous en supplie, dérangez-nous, dérangez le monde.

C’est tout le bonheur que je nous souhaite.

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