Homélie - Fête de Noël à Gap

Publié le par AS

Nous n'allons pas laisser étouffer le fabuleux Mystère de Noël, le Mystère du Verbe fait chair, sous les tonnes de caviar, les wagons de dindes, les cadeaux enrubannés, les boîtes de foie gras ou les chapelets de boudins blancs.

Nous n'allons pas nous laisser éblouir par les guirlandes de lumière multicolores, les néons scintillants des grands magasins.

Nous n'allons pas nous laisser attendrir par les Pères Noël de nos trottoirs, réajustant constamment une barbe postiche.

 

Non ! Nous allons essayer de vivre un vrai Noël. Nous allons nous placer devant Dieu, en cette nuit où naît le jour le plus lumineux, où se réalise l'événement le plus fabuleux de toute 1 'histoire de la planète : Dieu qui vient chez nous.

 

Peut-être ceux qui sont les plus démunis, ceux qui sont eux aussi dans la nuit de la souffrance peuvent-ils mieux percevoir combien Noël devrait être une fête plus intérieure.

 

Si l' Emmanuel est né de nuit, n'est-ce pas aussi pour naître dans toutes les nuits, dans celle de tant de parents dont les enfants furent enlevés et torturés, de celles et ceux qui désirent de toute la force de leur foi pouvoir un jour donner naissance à un enfant.

Combien de veufs, de veuves, de fils et de filles vont se sentir proches ce soir du véritable Jésus, parce que, comme lui, ils se sentent livrés à tous les courants d'air, au froid de l'absence, pauvres comme la paille de l'étable?

 

Ne passons pas à côté de ce mystère : l'Emmanuel, Dieu qui vient chez nous, pour qu'un jour nous allions chez lui. Dieu qui « s'humanise » pour que l’homme se divinise. Dieu qui s'invite sur la terre pour nous inviter dans son Royaume d'Éternité.

 

Avec la venue de Jésus à Noël, c'est Dieu chez nous; c'est Dieu l'un de nous; c'est Dieu au milieu de nous; c'est Dieu à nos côtés; c'est Dieu compagnon de route ; c'est Dieu dans notre peau d'homme; c'est Dieu fait chair.

 

Le « tout autre » devient le «tout nôtre ». Il surgit parmi nous où on ne l'attend pas, de la manière la plus insolite et la plus bouleversante. Si vous en doutez, prenez le temps d'aller à la crèche et de regardez Dieu ! Regardez ce « petit bout de chou » qui tète sa mère, fait son rot et s'endort, ne cherchez pas, c'est lui, le Fils du Très-Haut. C'est un bébé comme tous les bébés du monde. Beau comme tous les bébés. 

 

Qui peut accepter cette ahurissante réalité sans sourciller ? Le Verbe de Dieu babille dans un berceau. La Parole de Dieu est devenue un enfant !

Dieu a voulu aller aussi loin que possible dans l'amour et créer un cœur capable de le comprendre et de l'aimer autant qu'un cœur de créature peut le faire.

 

« Ce cœur bat dans la douce poitrine de cet enfant, ce cœur puissant dont les vibrations vont transformer le monde. C'est ici que viendront désormais s'allumer toutes les tendresses. »

 

Dieu comme nous ! Mais alors, voilà qui change tout. Notre regard sur Dieu est à transformer. Devant ce bébé démuni, toutes nos conceptions de la divinité volent en éclats.

Non, ce n'est pas comme ça qu'on se l'imaginait. On attendait un Dieu puissant, venant, comme il en avait le droit, visiter la terre en propriétaire richissime, et nous trouvons un enfant qui n'a même pas un berceau convenable.

 

On attendait un Dieu « bouche-trou » de nos besoins, et nous trouvons un Dieu qui est dans le besoin, qui nous tend la menotte glacée d'un bébé.

Nous attendions un Dieu qui nous comble comme un gros Père Noël gâteau, et nous trouvons un Dieu fragile qui nous dit « aime-moi ». Un enfant n'est- il pas celui qui a tout à recevoir ?

Dieu se révèle toujours nouveau : il est toujours en train de naître. Il n'est pas ce vieux Père à longue barbe qui aurait accumulé des siècles tant et tant qu'il en serait usé, usé de patience et de bonté. Dieu est toujours jeune.

 

Dorénavant nous ne sommes plus seuls: puisque Dieu a choisi d'être définitivement avec nous, jamais plus sans nous.

 

Alors qu'en cette nuit de Noël, dans nos villes, d'opulents réveillons garnissent grassement des estomacs avides de nourritures terrestres, on peut se poser la question: Comment expliquer l’échec apparent de cette visite divine ? Le Christ reste toujours méconnu par des milliards d'êtres humains. Bien plus, le Christ est toujours affamé au Zaïre, massacré au Soudan et en Palestine, démuni sur la paille des camps de réfugiés du monde. Plus près de nous, le Christ est toujours aussi pauvre là où le chômage dégrade, la misère prostitue, la violence engendre la peur. Un enfant est venu il y a plus de deux mille ans, un enfant aujourd'hui encore et toujours nous attend.

 

Le Seigneur ne se lasse pas de renaître, comme il ne se lasse pas de mourir. Si Jésus est né un jour du temps, il est surtout à naître, à mettre au monde parmi nous. L'incarnation continue.

 

Le Christ, par sa venue, a ensemencé la planète avec la plante merveilleuse de l'amour.

 

Noël doit changer notre regard sur nos frères. En liant son sort au nôtre, Dieu nous lie aussi les uns aux autres. Depuis ce jour-là, tout homme peut être regardé avec amour. L'enfant de Noël nous dit qu'en tout homme brille l'étincelle du Dieu vivant.

 

C'est Noël chaque fois que l'homme partage la vie de ses frères pour y semer l'amour.

 

C'est Noël chaque fois que quelqu'un fait un geste pour donner une place à ceux qui n'en ont plus: cet enfant qui a volé et qui n'a plus sa place à l'école, ce malade du sida montré du doigt dans son bureau, ce mari ou cette épouse expulsé de son foyer, cette personne handicapée, ce vieillard qu'on ne peut plus garder à la maison.

 

C'est Noël quand un homme politique vote une loi impopulaire mais créant de la solidarité.

 

C'est Noël quand un chômeur trouve sa dignité à ne pas être à la charge de la collectivité, quand il cherche un emploi autant que les secours auxquels il a droit.

 

C'est Noël, quand un propriétaire prend le risque de louer un appartement vacant à une famille dans le besoin.

 

C'est Noël quand on sait sourire à l'inconnu dans l'ascenseur ou le bus.

 

C'est Noël dans une famille qui profite de cette sainte nuit pour se réunir, retrouver la convivialité et l'oubli des petites tensions internes.

 

C'est Noël quand je me fâche et que je me réconcilie, quand je vois souffrir et quand j'aide à guérir.

C'est Noël, en définitive, chaque fois qu'en regardant un visage d'homme, j'y discerne les traits de Dieu.

 

Et en ce jour de fête, laissons défiler dans notre cœur et notre tête la liste immense de ceux qui ont besoin d'entrevoir une lumière dans leur nuit: les ventres creux, les émigrés, les prisonniers et la prostituée, l'enfant martyr et le malade, mais aussi le riche, le repu, l'oublié, le fainéant, le militant, le patron qui n'a pas de commande et l'ouvrier menacé de chômage.

 

Dans « la famille de Dieu », les plus faibles, les plus innocents doivent être accueillis et protégés.

Depuis la nuit de Noël, quiconque méprise les enfants méprise Dieu lui-même. Comment oublier en ce jour de Noël:

 

Ces 65 000 enfants français victimes de mauvais traitements.

Ces mineurs délinquants exécutés par la justice dans 24 pays du monde.

Ces 80 millions d'enfants de 5 à 15 ans qui travaillent dans des conditions d'exploitation proche de l'esclavage.

 Ces 2 millions d'enfants tués en dix ans au cours des guerres et ces 5 millions d'infirmes. Ce million d'orphelins ou séparés de leurs parents.

Ces 40 millions d'enfants totalement abandonnés et vivant dans la rue.

 

Je vous annonce une grande joie: aujourd 'hui vous est né un sauveur, disait l'ange aux bergers de Bethléem. Noël, malgré le refus d'hébergement et le dénuement de la crèche, malgré les immenses souffrances de tant d'enfants dans le monde, ne peut que réjouir profondément un cœur chrétien.

Se souvenir de la présence à nos côtés de l'Emmanuel, savoir que nous sommes programmés pour être fils avec le vrai Fils, ne peut que nous aider à ouvrir notre coeur.

Alors, s'il en est ainsi, n'hésitons pas à vivre cette journée également dans la convivialité d'un bon repas, et dans la gentillesse de cadeaux réciproques.

 

Le Verbe s'est fait chair. Que notre joie intérieure se fasse aussi charnelle, j’ajouterai dans les limites du raisonnable, bien sûr !

 

 



+ Jean-Michel di FALCO LEANDRI
    Evêque de Gap et d'Embrun

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