Homélie - Fête de l'Epiphanie à Embrun

Publié le par AS


«Je cours après Dieu ».

 

Je ne sais plus qui a prononcé cette phrase : « Je cours après Dieu». Le monde moderne pourrait-il en dire autant ? Dans les ruines des systèmes et des idéologies l'aspiration commune, c'est de sortir de l’ère du vide.

Si Jésus, Bouddha, Mahomet, tombent en pile dans les maisons de presse, il faut qu'un besoin de méditation ou de simple réflexion, qu'une recherche de boussole, qu'une soif de "sens" renaissent.

 

L’histoire des Mages, rapportée par l'Évangile, montre magnifiquement combien cette quête de Dieu est de tous les temps. Même s'il faut remonter au VIe siècle pour apprendre que ces rois se seraient appelés Melchior, Gaspard et Balthazar, que l'un était blanc, l'autre jaune et l'autre noir, qu'ils représentaient les trois âges de la vie (Melchior un vieillard à longue barbe, Balthazar un homme d'âge mûr et Gaspard un jeune homme imberbe), il n'en est pas moins vrai que l'Épiphanie est l'une des plus anciennes affirmations de la foi. En témoignent, les treize représentations que l'on retrouve dans les catacombes.

 

L'essentiel n'est pas dans les détails que la légende a ajoutés avec le temps, mais dans le grand message que saint Matthieu veut nous communiquer, à savoir que tous les peuples, de toutes races, que tous les hommes, de tous âges et de toutes conditions sont invités à la suite des mages à chercher Dieu, sans oublier que c'est Dieu qui, le premier, cherche l'homme !

 

Dieu fait le premier pas. Peut-être a-t-on tendance à oublier que, dans l'histoire des Mages, le premier qui a «bougé », c'est Dieu! Le sens de l'étoile est tout entier dans cette évidence: c'est toujours Dieu qui a l'initiative. Il y a d'abord l’intervention de Dieu qui lance un appel à l'homme.

 

C'est un appel intérieur puissant qui a jeté les Mages sur la route de l'aventure et de l'inconnu, et non une sorte de curiosité : «Allons voir ce que signifie cet intrigant météore! ».

Dieu appelle le premier, parce qu'en fait, c'est lui qui aime le premier. Nous aimons, dit saint Jean, parce que Dieu lui- même nous a aimés le premier. En un mot, Dieu s'offre à nous. Il nous crie: Aimez-moi et vous m'aurez en vous. » Dieu vient au-devant de nous: Voici que je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper; moi près de lui et lui près de moi (Ap 3, 20).

 

Dieu est le premier des mendiants : celui qui quête l'amour des hommes, celui qui veut avoir besoin d'eux.

 

Dieu nous laisse libres. Il s'agit d'un appel infiniment respectueux. Dieu ne fait pas d'esbroufe. Dieu n'éblouit pas. Il n'est pas un charlatan racoleur. L'amoureux sait bien qu'il ne faut pas forcer l'être aimé.

 

Dieu appelle tous les hommes. Si Dieu s'est engagé envers un peuple précis, ce n'était pas pour négliger les autres. Pas question de races : Dieu n'est pas xénophobe. Pas question de classes : Dieu n'est pas pour les riches, ni exclusivement pour les pauvres. Dieu n'est pas pour les rois, ni exclusivement pour les parias. Pas question même de sainteté : Dieu appelle les pécheurs et les saints. Tous les hommes peuvent trouver leur place dans la caravane des mages.

La conséquence s'impose : nous avons d'abord à prendre conscience que notre désir de trouver Dieu, notre soif d'absolu, ne viennent pas de nous : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. » (Jn 6, 44)

 

Découvrir le Christ demande donc une épiphanie, une manifestation, un acte de sa part. C'est tout le drame de l'homme de refuser d'entendre l'appel du Dieu mendiant.

En revanche, quand Dieu nous tire à lui par une de ses secrètes lumières qui parlent à notre cœur, quand celui qui l'ignore se met à aimer, quand celui qui jure se met à prier, alors nous pouvons éclater de joie : c'est l'Épiphanie !

 

Nous avons à prendre conscience de cette exigence d'un apostolat respectueux de la liberté d'autrui, y compris auprès de nos enfants: on ne peut faire l’impasse sur la grâce de Dieu. Nous ne sommes pas là pour donner la foi - elle est un don de Dieu - mais pour être un humble signe, une petite étoile pour tracer un chemin possible, pour être au service de son jaillissement dans le cœur des autres quand a sonné l'heure de Dieu.

 

Nous avons à prendre conscience qu'en ce temps où nous habitons avec des hommes et des femmes venus d’ailleurs, l'Épiphanie prend alors « une petite allure de fête antiraciste » Nous voici tous réunis par cet enfant qui veut voir autour de lui des Africains, des Européens, des Asiatiques, tous unis fraternellement.

 

Oui, quand tous les hommes de la terre, ceux qui sont noirs, ceux qui sont blancs, ceux qui ont des chapeaux et ceux qui ont des turbans, quand tous les hommes de la terre se mettront à aimer, alors ensemble, nous chanterons enfin l'éternelle Épiphanie!

 

Peu d'hommes, au temps des Mages, ont repéré et suivi l'étoile. Ne faut-il pas être un peu fou ou farfelu pour partir ainsi à l'aventure? En débarquant à Jérusalem, les Mages ont dû faire « jaser » les gens raisonnables! Les chercheurs de Dieu seraient-ils des marginaux, pour ne pas dire des anormaux, aujourd'hui comme hier? Combien semblent ne porter à Dieu que de l’indifférence!

Dieu n'est-il pas le grand oublié de notre société sécularisée ? Souvenez-vous ! Quelle place les médias auraient-ils donné aux Journées mondiales de la jeunesse de Paris, si la princesse Diana était morte à la même date ?

 

Dieu n'est-il pas le relégué de nos emplois du temps, le laissé-pour-compte de nos vies trop chargées? Dieu serait-il celui dont on s'occupe quand on n'a rien d'autre à faire? Celui qu'on a toujours de bonnes raisons d’oublier: son silence quand il ne répond pas illico à nos prières, les nécessités quotidiennes qui nous accaparent, la non rentabilité d'une vie spirituelle, le mauvais exemple des croyants, la souffrance présente dans le monde. Autant de bonnes raisons que nous nous donnons pour  négliger Dieu.

 

Et pourtant, un jour ou l'autre, se pose pour tout homme la question : Dieu existe-t-il ? Où est-il ? « Je ne crois pas en Dieu, disait le chanteur Renaud, mais je fais gaffe quand même. » Heureusement il existe toujours des chercheurs de Dieu. Il y a toujours des Mages, des ravis, assoiffés d'infini, insatisfaits devant les caddies bien remplis mais les cœurs vides, cherchant un sens à leur vie. L'homme est un être de désirs jamais comblés, car il est amoureux de l'infini.

 

 La passion des savants à chercher la vérité, l'attrait des poètes et des artistes pour le beau, la soif de justice de ceux qui ont la «tripe sociale », le tourment de l'infini des mystiques sont des signes de cette dimension sacrée et religieuse qui habite tout être humain. Tout homme est, comme les mages, un nomade de Dieu qui s'ignore.

 

Quand les Mages arrivent à l'entrée de Jérusalem, l'étoile disparaît, ils posent alors à Hérode puis aux prêtres une question capitale : Où est-il ce roi qui vient de naître dont nous avons perdu la trace ?

 

« Où es-tu, Seigneur ? » Les Mages t'ont trouvé sous les traits d'un enfant. Peut-être devons-nous te chercher tout simplement sous les traits des plus faibles, des pauvres, de ceux qui ont besoin d'amour.

 

« Où es-tu, Seigneur ? » Tu es aussi à nos côtés sous les traits des bons Samaritains qui se penchent vers nous quand nous connaissons la peine ou la détresse

 

 « Où es-tu, Seigneur ? » Élie t'avait trouvé non pas dans la tempête mais dans la brise. Dieu se cherche et se trouve dans le silence. Dans la prière qui est d'abord écoute.

 

« Où es-tu, Seigneur ? » Peut-être va-t-on le chercher trop loin. Et voilà pourquoi nous passons sans le voir. Il est présent en nous au cœur même de nos péchés, par ce remords qui nous taraude.

 

« Où es-tu, Seigneur ? » Les Mages t'ont trouvé à Bethléem qui signifie la « maison du pain ». Et là, ils t'ont trouvé réellement. Nous pouvons avoir la certitude de te trouver réellement, nous aussi, dans le pain eucharistique. (Année de l’Eucharistie)

 

Tout homme est invité à être un chercheur de Dieu. Alors pourquoi tant d'hommes restent-ils sur le chemin?

 

Le père Loew se pose la question : « Comment donner la soif et le goût de Dieu aux hommes qui l'ont perdu ? Toute révérence gardée, je cite toujours le Père Loew, comment faire boire un âne qui n'a pas soif ?

Une seule réponse : trouver un autre âne qui a soif et qui boira longuement, avec joie et volupté, au côté de son congénère. » Des hommes qui ont soif de Dieu sont plus efficaces que tout ce que l’on peut dire de lui.».

 

Et si, humblement, nous étions ces ânes assoiffés de divin, qui seront pour les autres le signe, l'étoile qui suscitera chez eux l'envie d'en faire autant !

 

C’est le vœu que je forme pour nos communautés chrétiennes en ce début 2005. Je vous demande aussi d’être mon interprète auprès ceux qui ne partagent pas notre foi pour leur souhaiter une très belle année 2005 pleine d’espérance, d’amour et de paix.

 

 



+ Jean-Michel di FALCO LEANDRI
    Evêque de Gap et d'Embrun

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