Publication - Colloque sur la télévision

Publié le par AS

 COLLOQUE SUR LA TELEVISION

Union syndicale de la production audiovisuelle (USPA)

 

Si j’avais dû donner un titre à cette intervention, j’aurais sans doute choisi « SACRE TELE ». Vous comprendrez pourquoi dans ce qui suit.

 

En guise d’introduction, j’aimerais vous lire un court texte que la plupart d’entre-vous connaît. Cependant, j’ai remplacé un mot, que je vous laisserai le soin de découvrir par le mot télévision. Voici ce que cela donne :

 

« La critique de la télévision est la critique de toute critique (…). La télévision, c’est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement général de sa consolation  et de sa justification.

Elle est la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de réalité vraie.

La lutte contre la télévision est donc médiatement la lutte contre ce monde dont la télévision est l’arôme spirituel. La misère télévisuelle est tout à la fois l’expression de la misère elle-même et la protestation contre la misère réelle. La télévision est le soupir de la créature tourmentée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit de situations dépourvues d’esprit.

Elle est l’opium du peuple. »

 

Vous avez bien entendu tous reconnu ce texte. Il s’agit de l’introduction à la critique de la Philosophie du droit de HEGEL, de Karl MARX. J’ai remplacé le mot « religion » du texte original par le mot « télévision. »

 

Ce texte ne perd rien de sa cohérence ! Bien des critiques que MARX fait à religion pourraient être reprises à propos de la télévision.

 

L’omniprésence de la télévision dans la vie quotidienne de beaucoup de gens, sa nature, son fonctionnement, la relation qui s’établit entre ceux qui la font et ceux qui la regardent peuvent expliquer le grand nombre de ceux qui vouent à la télévision un véritable culte.

Cette relation étrange et ambiguë se trouve renforcée quand, observant le fonctionnement de la télévision, on constate que celui-ci se rapproche par bien des aspects de celui d’une religion.

 

« Le téléviseur tabernacle », serait-il le véhicule d’une nouvelle religion ? « La religion télévision » serait-elle une rivale pour les religions traditionnelles ?

 

En tout cas, il faut admettre que désormais, ce n’est plus la religion qui structure la société, qui lui donne sa cohésion mais la télévision.

 

Je vais prendre quelques exemples pour illustrer mon propos, j’espère qu’ils vous feront sourire mais qu’en même temps il vous montreront  l’exceptionnelle responsabilité de la télévision dans notre société.

 

Pendant des siècles la prière ponctuait la vie quotidienne de millions d’hommes et de femmes dans le monde. Tous nous connaissons le célèbre « Angélus de Millet ». Aujourd’hui ce sont les rendez-vous télévisuels qui ponctuent notre vie quotidienne et tout particulièrement les journaux télévisés. Si on les désigne souvent comme « grand-messe de l’information » c’est donc qu’il y a un « grand prêtre » pour la célébrer : le présentateur. Et ce journal se déroule selon un rite bien défini, le conducteur, qui est l’équivalant de la « liturgie. »

 

Poursuivons la comparaison.

 

Comme les religions, la télévision se positionne comme un  « magistère » qui fonctionne comme tel pour les téléspectateurs. C’est Michel ROCARD, qui, il a quelques années, avait déclaré à des élèves d’une école de journalistes : « Les médias sont le magistère de la vérité. » Il leur appartient donc de juger du bien et du mal et d’en fixer les normes. « Magistère » encore un mot emprunté au vocabulaire religieux.

 

La charité : comme les religions la télévision a ses opérations caritatives.

 

Les canonisations : La télévision a aussi ses « saints », on les appelle les stars. Comme les gens pieux le font avec les saints, on s’adressera aux stars de la télévision pour intercéder en faveur de telle ou telle cause !

 

Etre placé sous le regard d’une caméra, être vu à la télévision, avoir pénétré dans « le saint des saints, » lieu de légitimation suprême, est une « consécration ».

La télévision met en position d’être vu par le regard électronique, mais aussi par des millions d’yeux qui donnent à « l’élu » comme un surcroît d’existence, Celui-ci est  considéré comme ayant un don d’ubiquité, qui le rend présent, au même moment, dans une multitude de lieux. Tant et si bien, que si un jour on ne le voit plus à la télévision on en conclut qu’il n’existe plus.

 

La consécration : publicité avec affiche vue à la télé.

 

Le denier du culte : qui est l’équivalant de la redevance.

 

La confession : peut désigner toutes les émissions où l’on vient faire part des difficultés ou problèmes rencontrés dans sa vie.

 

Excommunication : Tel ou tel omniprésent à l’écran peut se trouver du jour au lendemain totalement marginalisé, exclu !

 

En terminant cette énumération je ne peux m’empêcher de parler des « paraboles », encore un mot emprunté au vocabulaire religieux. Paraboles tournées vers les cieux !

 

J’arrête là les parallèles que l’on peut établir entre religion et télévision, je risquerais de vous lasser si ce n’est déjà fait !

 

Est-ce déplacé de parler d’une  aristocratie médiatique ? Dans certains cas même de dynastie, le fils ou la fille marchant dans les pas du père ou de la mère.

Si tel était le cas, le peuple devrait-il prendre la télévision comme il prit autrefois la bastille ?

 

Une question reste cependant : d’où vient que la télévision joue un rôle quasi religieux dans notre société ? On ne peut qu’ébaucher des hypothèses : la perte de crédibilité du monde politique, la moindre d’influence des religions, le triomphe économique des lois du marché contribuent très largement à une dégradation de la cohésion sociale.

 

Voici comment DARWIN analysait à la fin du siècle dernier les processus du dérèglement social :  « Le malaise politique a la même cause que le malaise social. Il tient à l’absence d’organes secondaires placés entre l’Etat et le reste  de la société. »

Aujourd’hui, par la télévision chaque haut responsable de l’Etat est un familier de chaque individu. Les corps intermédiaires sont dans l’incapacité de jouer leur rôle.

 

C’est un fait, les pulsations télévisuelles de la planète-terre ponctuent la vie de six milliards d’humains. Parce que la télévision est la scène mondiale où doit être vu ce qui EST, être absent de cette scène c’est être considéré comme n’étant pas.

 

Bien que prenant part bien volontiers au débat qui suivra les différentes interventions de cette table ronde, je n’aurai pas la prétention de dire ce que doivent être les programmes de télévision, je n’en ai pas la compétence et ce n’est pas mon métier ! D’autres ici présents le feront avec beaucoup de brio. Dans cette intervention, j’ai modestement tenté de démontrer l’extraordinaire, l’exceptionnelle responsabilité que portent ceux qui ont la charge de la programmation.

 

En terminant, je vous laisserai deux citations, l ‘une et l’autre remontant à quelques années.  Simon NORA et Alain MINC parlaient alors « de la surabondance des signes qui s’accompagne de la pauvreté des sens. »

 

La seconde, d’Ithiel Sola POOL : « Nous sommes submergés par un torrent de communication, et pourtant on entend partout les gens se plaindre d’un manque de communication (…) les citoyens regardent la télévision, lisent les journaux, écoutent la radio, mais s’ils écoutent, ils ont l’impression de ne pas être écoutés. »

 

Merci pour votre attention.

 

                                                X Jean-Michel di FALCO LEANDRI
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